Réflexion sur l'herbe et l'homme, bonne et mauvaise herbes. Essai

La relation de l'homme au végétal et les rapports étonnants des hommes à l'herbe. Pensées, essai et plaidoyer pour ces êtres du microcosme à qui nous devons la vie.
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Pourquoi l’homme, si humble sous les géants de la forêt que sont les arbres, piétine-t-il avec indifférence et mépris la forêt du bas, celle des herbes ? Nos comportements face au végétal sont complexes, contrastés. Le rapport de l’homme à l’arbre laisse quelque chance à l’arbre . Qu’en est-il de l’herbe ?


L’herbe et la peur de ce que l’on ne voit pas

Que cachent savane sèche, steppe herbeuse, et lande herbacées ? Ne voit-on pas tigres, lions, chacals et autres bêtes féroces vivre parmi ces herbes, dans les reportages animaliers !

Alors que cachent la prairie humide ou la joncaie, les phragmitaies, roselières et mégaphorbiées (ou mégaphorbiaies) ? Quelles vipères, quels insectes piqueurs ou suceurs, quelles araignées immondes ?

Les espaces herbeux sauvages font peur, consciemment ou non. Ils sont trop bas (par rapport à nos yeux) pour que l’on y décèle ce qui s’y cache et trop hauts pour les dominer de nos pieds. 

Quand l’herbe est rase, comme dans les pelouses alpines par exemple, l’esprit est apaisé car rien ou presque ne dépasse la hauteur de nos semelles : qu’intervienne l’intrus... et c’est sous la semelle qu’il finit. A priori donc, dans ces espaces rien de ce qui nous angoisse ne peut échapper à notre œil, l’organe clé de notre sécurité depuis que l’homme ne sait plus utiliser correctement ses autres sens. Et c’est ainsi, sous cette seule forme tondue, que l’homme, généralement, conçoit son rapport à l’herbe autour de sa maison.

Marcher sur une herbe bien tondue, coupée court c’est la satisfaction de marcher sur une moquette, vivante certes , mais dominée, maîtrisée, avilie. Pour être totalement convaincu de la fiabilité de l’emprise que l’on a sur l’herbe, on passe même du désherbant sélectif, "spécial gazon", qui ne garde que la belle, douce et inoffensive herbe au détriment des "mauvaises".


Je te hais, je t’adore, malherbe et toute-bonne

Ah la canne de Provence panachée, le carex gris argenté, la fétuque bleue et la molinie dorée ! Ne sont-elles pas jolies trônant dans nos parcs, nos jardins, bien soignées, en touffes bien contrôlées ? En voilà de vraies bonnes herbes, belles, décoratives pour nos lieux de vie et de loisirs, parce qu’à bien y réfléchir, l’herbe est moche... sauf quand elle est belle, d'ailleurs ces herbes-là on ne les appelle pas herbe, mais "canne" ou "carex" ou "fétuque"... "Herbe" ça fait sauvage, mauvais, gênant !

Et la Toute-bonne, hein, ce n’est pas pour rien que nos anciens l’appelait ainsi. C’est que dans la sauge sclarée ( Salvia sclarea ) tout est bon pour l’homme… d’hier. Celui d’aujourd’hui l’a un peu oubliée, c’est vrai, beaucoup même, et c’est bien dommage. Mais les vieux, eux, ce n’était pas de l’herbe dans le sens quelconque que nous donnons aujourd'hui qu’ils voyaient, mais une plante idéale pour garder la santé.

Et que connait de l’herbe celui qui la fume ? Très vraisemblablement rien, et ce ne sont pas les visions procurées et les états engendrés qui l’éclaireront sur le sujet.

N’empêche que là aussi l’herbe fumée n’a rien à voir avec ces "malherbe", celles qui nous envahissent, celles qui s’imposent là où on ne leur a pas demandé d’être, celle pour qui des agronomes ont même créé une discipline spécifique : la malherbologie (histoire sans doute de justifier les millions d'hectolitres de pesticides qu'ils déversent dans l'environnement pour oser croire, à tord, qu'ils vont s'en débarrasser !).


Mais ces herbes-là, Monsieur, ce ne sont plus des herbes !

Dans cette « populace » verte des prés et talus,

  • il y a la pègre, ces herbes malveillantes et sournoises qui piquent, grattent, démangent, irritent, intoxiquent,
  • il y a la masse insignifiante et piètre qui se reproduit bêtement, herbement devrait-on dire, et toujours prête donc à tout envahir de partout,
  • et il y a, au milieu de tout cela, la surdouée, la belle, la soumise, la bénéfique, la médicinale, la nourricière, celle qui ne demande qu’à être sauvée par l’homme pour le servir, l’agrémenter, le vêtir, le parfumer, le nourrir et le soigner, comme le glaïeul, l’arnica, le lin, la fétuque, la ciboulette, la laitue, le chanvre ou le vétiver. Alors, ces herbes, en sont-elles vraiment ? Qu’importe d’ailleurs, car de par notre main, elles ne le sont plus vraiment.

Et que dire du blé, de l’orge, de l’avoine, du seigle, du riz, du maïs, ces herbes vivrières pour les hommes de la terre entière. Ces herbes avez-vous dit ? Que nenni, ce sont des céréales !

Il suffit de les regarder pour constater qu’elle n’ont rien à voir avec de l’herbe, non ? Toutes au garde-à-vous, bien dressées, bien alignées en hauteur et dans le rang. Une armée dans des champs entiers que l’homme sème, que l’homme arrose, que l’homme coupe et récolte.

Les céréales ne disent rien ! rien du tout ! Coupées, il ne reste rien qu’un champs de chaumes, témoins d’une splendeur maîtrisée, témoins du pouvoir que nous avons sur elles. Quand il n’y a plus que le chaume, il n’y a plus que la mort. Et le blé, le seigle ou l’avoine ne sont pas des rebelles. Ils n’ont pas l’affront de repousser, de conquérir le sol par le dessous. La guillotine fait ici œuvre totale : quand on coupe ce qui est au-dessus, on tue ce qui est en dessous, et l’affaire est réglée. Voyez que ce n’est pas de l’herbe !

Homme, quel requiem composeras-tu quand il sera bien tard ?

L’herbe n’est mauvaise que parce que tu ne la sais pas encore bonne. Même ennoblie, magnifiée, sélectionnée, clonée, les céréales, les plantes médicinales, à parfum, aromatiques ou ornementales gardent dans leurs gênes leur mémoire d’herbe.

Alors, humblement,

  • change de position, accroupis-toi pour voir combien, plus bas, la vie est différente,
  • affûte ton regard, pour déceler les merveilles de formes et de couleurs que tu piétines sans cesse en toute insouciance,
  • ouvre grandes les deux oreilles pour entendre les murmures d’un autre monde.

Faut-il sans cesse des « Microcosmos » (si rare et si fabuleux film) ou des « Minuscule » (le sublime dessin animé de Thomas Szabo) pour nous rappeler l’existence de vies différentes, de milieux plus petits et plus difficiles d’accès qui méritent pourtant notre infinie reconnaissance ?

Homme, n’oublie pas dans ta vie de chaque jour, que ta vie de chaque jour existe parce que ces mondes-là existent, que leur insignifiance à ton regard est la signifiance même de ton existence.

Homme, n’oublie pas que ta survie même, demain, dépendra peut-être toute entière d’un mystère caché au milieu des herbes, que nul ne connait encore et qui pourtant te sauvera, toi et ton enfant.

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