Rester jeune : de l'utopie personnelle au danger social

Masquer son âge et les « défauts » du temps qui passe, revendiquer le droit à rester jeune, nier le vieillissement... Jeunesse ou jeunisme ?

Affirmer que l’on « reste jeune » est devenu un exercice auquel nombre d’occidentaux passant les 40 ou 50 ans se livrent désormais. Du paraître « jeune » intellectuellement et culturellement au paraître «jeune… donc beau !», toutes les variantes répondent à la définition du jeunisme telle que présentée par Le Petit Robert : culte des valeurs liées à la jeunesse.

« Le culte de la jeunesse représente le mythe de Jouvence. Il est devenu un élément parmi les plus importants dans la définition même de notre société, influençant d’une manière forte la politique, la musique, la mode, les canons de la beauté, la confiance dans le futur… » (source: Centre national de la fonction publique territoriale - Cnfpt )

Quelle jeunesse de référence pour « rester jeune » ?

Affirmer « rester jeune » devrait forcément faire référence à un âge, une tranche d’âge. Quels anniversaires nous semblent marquer le plus cette jeunesse-là ?

  • Ceux de l’enfance ? « Où est l'enfance est l'âge d'or », Novalis - Grains de pollen (1798). De cette jeunesse là, envions-nous la soif de découverte et d’apprentissage, la curiosité, le désir d’agir : être toujours en mouvement, tout essayer et s’intéresser à tout, avec le privilège de l’insouciance (*) et surtout de l’irresponsabilité, y compris juridique . C’est oublier que l’enfant ignore qu’il est heureux d’être jeune, et que à l’âge de raison il rêve d’être adulte, comme maman, comme papa !
  • Ceux de l’adolescence ? « Ils disent que l'adolescence est le plus bel âge de la vie, que l'on n'a aucun souci, que l'on n'a pas à penser à l'avenir.... », Victor Hugo - Dernier jour d'un condamné (1829). De cette jeunesse là, envions-nous l’esprit qui se lie au corps, la fougue, les idéaux qui se construisent, les espoirs et rêves amenant à «refaire le monde» (*). C’est oublier l’acné, les doutes, les angoisses, la rébellion contre ceux que l’on aime, et contre soi-même.
  • Ceux du jeune adulte ? De cette jeunesse là, envions-nous l’incroyable besoin de créer, de faire ses preuves et montrer que l’on peut construire sa vie, agir sur son environnement (*). C’est oublier que pour beaucoup c’est aussi l’échec, la désillusion : travail en dessous des attentes, liberté rêvée qui n’existe pas, déceptions dans l’euphorie amoureuse… « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie », Paul Nizan - Aden Arabie (1931).

L’utopie de la « jeunesse » tronque l’image du vieillissement

Le vouloir « rester jeune » s’attache donc à une jeunesse imaginaire, rarement ou jamais vécue, pourtant évoquée par tous, consensus inavouable auto-conditionnant, construction d’un esprit occultant ce que la jeunesse a laissé de négatif en nous...

« L'homme des temps modernes accepte mal et réfute l'idée de vieillir face à une société du paraître où la beauté et la jeunesse sont constamment mises en avant. Vieillir est synonyme d'exclusion à cause de cette pression du jeunisme. (…) Les hommes comme les femmes sont conditionnés par ce jeunisme omniprésent. » (source Cnfpt )

Cette mécanique mentale bien rôdée consistant à s’accrocher obsessionnellement au mythe de cette «jeunesse»-là a sa dangereuse contrepartie : dénigrer tout ce qui serait positif dans le vieillissement , nier jusqu’à sa normalité. Sans parler d’images de maladie et de mort, à « vieillir » s’associe laisser-aller, inaction, ramollissement de l’esprit, manque de passion, absence de projet, négligence de soi… et les supposés isolements culturels et sociaux que l’on croit devoir y corréler.

Ce jeunisme dangereux pour l’équilibre de la société et de l’individu

Les critères de « jeunesse » (beauté et sportivité associés) polluent nos références et valeurs, altérant nos capacités de jugement. Si plébisciter l’individu « parce qu’il est jeune et sexy », dans un show censé valoriser des talents de chanteur, est déjà aberrant autant que cruel (n’en témoignent que les forums des reality-shows), que dire quand le phénomène se propage jusqu’au cœur de la vie économique et politique. À titre d’exemple, cette chronique « Dominique de Villepin, idole des filles » (parue sur Pointscommuns.com ) où la beauté induit une certaine « jeunesse » : « (Il) doit en partie son extraordinaire destin à sa beauté. (…) L’impeccable symétrie de ses traits laisse soupçonner des gènes de premier plan et donc une intelligence exceptionnelle. (…) Il faut bien reconnaître qu’il fait un très beau Premier ministre, (…)». Fi de la valeur de l’individu dans sa fonction. Notons au passage : « il faut bien reconnaître » interdit tout autre mode de pensée, tout autre goût !

De tels exemples existent dans tous les domaines. L’organisation et la vie sociales passent sous le joug de la « jeunesse » et de sa « beauté » corrélative. Ce phénomène est dangereux car :

  • il est hautement discriminant de la manière la plus injuste qui soit (la subjectivité) et impose à la jeunesse elle-même une vision du monde et de la vie qui nuit à son devenir. Elle amène aussi une forme de refus du vieillissement de nos parents que l'on ne sait plus ou ne veut plus accompagner.
  • il interdit à chacun d’aller dans le sens d’une trajectoire d’accomplissement ; « Au lieu d’une compréhension de ce qui se joue et se réalise en l’homme au travers de ses différents âges, des idéalisations incontrôlées servent de modèles et d’objectifs implicites ». Or, le vieillissement mène naturellement chacun vers le désengagement professionnel, puis sociale, enfin personnel, chemin lent et paisible vers « le repos existentiel que le seuil de la mort parachève » (*).
  • il pousse toute la société à investir dans la jeunesse au détriment des autres tranches d’âges . Justifier ce jeunisme en affirmant qu’il est positif pour l'économie et les lobbies de l'industrie est absurde. Un autre mode de pensée amènerait d’autres consommations.

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(*) d'après le site Graal

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