Jacques Brel et l'obsession de la mort

Brel comme tous les artistes fut un perpétuel angoissé, obsédé par la mort mais au fil du temps, il finit par apprivoiser la grande faucheuse.
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A travers quelques chansons de son répertoire, l’idée qu’il se fait de la mort évolue.

Dés le début Jacques Brel chante la mort.

La mort et Seul en 1959

Brel a 30 ans quand il chante La mort mais sa chanson évoque plus l’oubli que le désespoir : « la mort m’attend dans un grand lit/tendu aux toiles de l’oubli/pour mieux fermer le temps qui passe » Avec Seul le ton est plus grave : «on est deux à vieillir/ contre le temps qui cogne/mais lorsqu’on voit venir/en riant la charogne/on se retrouve seul ». Avec ces deux chansons, c’est l’évocation classique du temps qui s’écoule inexorablement, nous laissant seul et abandonné mais l’amour d’une femme nous console avant ce terme inévitable.

La mort de ses parents lui inspire Les vieux avec la fameuse pendule d’argent « qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non et puis qui nous attend », la mort étant la seule justice terrestre car elle nous frappe tous.

Avec le succès, sa vie devient voyages, musiques, femmes, alcool et tabac (plus de quatre paquets par jour).

Il met en scène sa propre mort dans trois chansons célèbres.

Le moribond, le dernier repas et le tango funèbre.

A chaque fois c’est lui qui meurt, que ce soit dans Le moribond où il s’adresse aux survivants, dans Le dernier repas où il assiste à son dernier repas ou dans Le tango funèbre où il imagine sa mort et l’enterrement qui suivra.

Extraits : avec Le moribond :« c’est dur de mourir au printemps » mais l’ambiance est à la fête : « je veux qu’on rie/je veux qu’on danse » ;avec Le dernier repas le ton est plus grave :« je sais que j’aurai peur/une dernière fois » quoique parfois rabelaisien : « quand j’aurai dans la panse/de quoi noyer la terre » ; enfin avec Le tango funèbre , il se voit enterré « bien triste bien au froid/dans mon champs d’osselet », on ne peut faire plus réaliste !

En 1966, une chanson évoque la mort de façon comique mais une autre évoque le désespoir le plus complet.

La chanson de Jacky et Les désespérés

C’est un ton différent, beaucoup plus enjoué que celui de Jacky où Brel s’imagine au paradis « chanteur pour femmes à ailes blanches », avec le regret du temps d’en bas, à l’époque du « beau et con à la fois ».

La chanson Les désespérés parle de désespoir et de suicide, un chemin connu de Brel : « et je sais leur chemin pour l'avoir cheminé », eux vont le terminer dans l’eau douce et profonde.

Il a mis fin à sa carrière de chansonnier en 1967.

Mais avec J’arrive en 1968, on découvre la chanson la plus triste et la plus désespérante de son répertoire.

J’arrive en 1968

Brel ne chante plus en public depuis un an et il produit cette année là l’album Vesoul qui s’ouvre sur une chanson désespérée.

Avec J’arrive le ton est sinistre « de chrysanthème en chrysanthème/nos amitiés sont en partance(…) la mort potence nos dulcinées (…) les hommes pleurent les femmes pleuvent » et du général au particulier : « j’arrive/mais pourquoi moi pourquoi maintenant /pourquoi déjà et où aller » ; une interrogation sur l’après-vie, Brel l’ancien catholique devenu athée ne croit plus au paradis ni à rien d’autre d’ailleurs.

On peut se demander si Brel ne connait pas déjà sa maladie, sa tendance naturelle à la dépression le mène à la surconsommation d’alcool et de tabac.

En 1969, il crée la version francophone de L’homme de la Mancha qu’il interprète sur scène mais les représentations l’épuisent.

Le cancer est diagnostiqué dès 1969 mais il déclare « je n’ai pas peur de la mort. Mais j’ai peur de ne plus être. Laissez moi mourir, ça a été bien et je n’ai pas envie de passer ma vie comme un malade », la thérapie ralentit sa maladie quelque temps.

Il continue à vivre à cent à l’heure, mille projets et mille défis : acteur, cinéaste ou aviateur, il projette de faire le tour du monde en voilier.

Dans un autre texte de 1970, il déclame : « je veux mourir ma vie avant qu’elle ne soit vieille/entre le cul des filles et le cul des bouteilles ».

La légende lui attribue des dizaines de maitresses, Brel cherchait toujours à séduire les femmes.

Maddly Bamy rencontrée lors du tournage L’aventure c’est l’aventure sera sa dernière compagne.

La maladie fait son chemin. Dans une interview de 1971, il déclare « la mort, c’est la seule certitude que j’ai, je n’ai pas peur du fait de ne plus rien être. Vivre ça ne rime à rien, il faut bien le dire ». Deux ans plus tard, il rédige son testament, avant d’être opéré d’un cancer du poumon l’année suivante. En 1974, les médecins sont obligés d’enlever un poumon. Après cette opération, il part avec sa maitresse vivre aux Iles Marquises.

Il se retire là bas, pour y attendre la mort, en toute sérénité apparemment.

Les Marquises, son chant du Cygne.

Avec ce dernier album, une page se tourne. Il règle quelques comptes (les flamands, Ferrat, Bécaud…) et cet album apparait comme un véritable testament spirituel à bien le décortiquer.

Une première allusion à la mort dans Voir un ami pleurer : « Et puis la mort qui est tout au bout/Le corps incline déjà la tête/Étonné d'être encore debout. » avec l’image fuyante de l’échafaud.

Dans Vieillir il avoue : « mourir la belle affaire/mourir cela n’est rien/mais vieillir ô vieillir ! ».

De façon prémonitoire il annonce : « Mourir au bout d’une blonde(…)/Mourir couvert d'honneur/Et ruisselant d'argent/Asphyxié sous les fleurs/Mourir en monument. »

On peut invoquer trois raisons à cette façon d’appréhender la mort : la maladie et la déchéance physique qui l’affectent depuis plusieurs années, l’amour de sa compagne source de douceur et de tendresse, la sérénité du lieu car les Marquises loin de tout et de tous apportent une douceur de vivre inespérée.

La mort devient une délivrance après une vie bien remplie.

Premier vers et allusion à la mort : « Ils parlent de la mort comme tu parles d'un fruit », que chacun interprètera à sa manière mais ironie et grivoiserie sont aussi présentes :"Mourir baiseur intègre/Entre les seins d'une grosse/Contre les os d'une maigre".

Mais l'essentiel réside dans le dernier vers : «Veux tu que je te dise gémir n’est pas de mise ».

Ce sera le mot de la fin.

Un géant s’est éteint et nous le pleurons encore car comme le dit sa chanson : « Toi/Tu n'es pas le Bon Dieu/Toi tu es beaucoup mieux/Tu es un homme. » qui a compris toute la difficulté de vivre une simple vie d’homme.

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