Zodiac, un tueur crypté

Dans l'Amérique flower power, un tueur en série prit le contrôle des médias à l'aide d'une prose terrifiante
12

Le rêve californien

L'image que nous avons de la Californie des années soixante est celle d'une carte postale idyllique avec l'océan, le soleil et de beaux jeunes gens heureux s'amusant sur une plage. Pour beaucoup, la fin des sixties représente un temps d'insouciance et de joie de vivre, après la seconde guerre mondiale, le Vietnam et l'assassinat de J.F.K. Bercée par la musique rock, San Francisco et sa baie voient la naissance et l'essor du mouvement hippie. La communauté prône la paix et trouve dans les drogues, la musique et l'amour libre les clefs de ce qu'elle pense être un monde meilleur. L'été de l'amour 1969 et Woodstock sont les points culminants de ce rêve. Car oui, l'Amérique est le pays où les rêves se réalisent. Les rêves, mais aussi les cauchemars. Un gourou, issu du mouvement, Charles Manson, inflige un sérieux revers à cette Amérique idéale, avec le massacre d'innocents. Puis, suivent Theodore Kaczynski, dit Unabomber, Ted Bundy, Jeffrey Dahmer et bien d’autres. Ils sont les tristes symboles d’une Amérique à double tranchant, monstres nés des traumatismes de la guerre, de la modernisation et de la libération des mœurs, leur pensée reste obscure. Seul l’un d’eux fera connaître la sienne. Utilisant et manipulant les médias, alors en pleine expansion, cet homme va terroriser la Californie et le pays tout entier. Il se surnommait lui-même « Zodiac » et durant de nombreuses années, il fut le pire cauchemar de l’état doré.

Trop de victimes pour être honnête ?

La Californie en 1969 était un véritable vivier à serial killers : Roger Kibbe, le tueur de l’Interstate 5 ou encore Charles « Junior » Jackson étaient en activité en même temps que Zodiac, et une quantité effroyable de meurtres ne purent être élucidés par la police. Alors, Zodiac était-il réellement le responsable, ou s’arrogeait-il celui d’autres meurtriers ? Il revendiquera clairement cinq d’entre eux en l’espace d’un an, avec des détails précis et même des preuves, comme le morceau de chemise de Stine, envoyé au San Francisco Chronicle. Pour les autres faits divers, il laissera planer suffisamment le doute.

Son gibier de prédilection semblait être les jeunes couples. La nuit du 20 Décembre 1968, David Faraday, 17 ans et sa petite amie de 16 ans, Betty Lou Jensen, furent abattus près de leur véhicule, sur la route du lac Herman, près de la ville de Vallejo. Sept mois plus tard, le soir de la fête nationale américaine, le 4 Juillet 1969, c’est au tour de Darlene Ferrin, 22 ans et de Mike Mageau, 19 ans, d’être attaqués dans leur véhicule, sur le parking d’un parc de la ville. Mageau survivra à ses blessures et racontera les faits. Mais cela ne semblera pas effrayer le tueur, bien au contraire, car c’est en plein jour qu’il frappera de nouveau, à quelques kilomètres au nord, au bord du lac Berryessa. Masqué, il menaça Bryan Hartnell, 20 ans et Cecelia Shepard, 22 ans, le 27 Septembre 1969, dans une parodie de braquage, avant de les ligoter et de les poignarder. Mais encore une fois, l’homme survécut. Apparemment vexé par cette suite d’échecs déshonorants, Zodiac décidera alors de s’attaquer à un homme seul, en plein cœur de la ville. Le chauffeur de taxi de San Francisco, Paul Stine, 29 ans, fut abattu d’une balle dans la tête dans le quartier de Presidio Heights le 11 Octobre 1969. Ce fut le dernier meurtre rattaché au tueur fou, mais celui-ci continua de hanter les pages faits divers grâce à d’habiles sous-entendus.

Il s’attribua ainsi la tentative d’enlèvement de Kathleen Johns et de son bébé en Mars 1970 et un vieux meurtre non résolu, celui de Cheri Bates, poignardée à la sortie de la bibliothèque de Riverside en Octobre 1966. Des allusions dans ses lettres laisseront aussi penser au meurtre d’un policier, le sergent Radetich, en Juin 1970 et d’une jeune femme, Donna Lass, en Arizona, en Mars 1971. Les enquêteurs, officiels ou amateurs, s’interrogent également sur la culpabilité de Zodiac dans d’autres crimes californiens, parfois très similaires aux siens : par exemple ceux du couple de lycéens Robert Domingos et Linda Edwards, sur une plage de Lompoc, en Juin 1963 ou de John Franklin Hood et Sandra Garcia, à Santa Barbara en Février 1970. A ceux-là s’ajoutent une série de meurtres d’autostoppeuses et jeunes femmes seules.

En tout, il revendiquera 37 victimes. Vantardise ou meurtres parfaits ? Le mystère demeure irrésolu, mais il est fort probable que le tueur ait voulu se donner plus d’importance.

C’est Zodiac qui vous parle

Cinq victimes « canoniques », comme Jack l’Eventreur. La ressemblance avec le meurtrier victorien ne s’arrête pas là : Zodiac reprendra aussi à son compte les lettres adressées aux médias. A la place du célèbre « Dear Boss » (Cher patron), il substituera le « Dear Editor » (Cher rédacteur). Ses lettres seront toujours très reconnaissables, grâce à leur introduction presque radiophonique, « This is the Zodiac speaking » et leur signature, une cible accompagnée d’un glaçant compte des victimes.

Mais le premier contact du tueur fut avec la police. En effet, la nuit de sa seconde attaque, en Juillet 1969, il téléphonera à la police de Vallejo, revendiquant au passage la fusillade de 1968, restée alors non réclamée. Le téléphone fut aussi le moyen d’annoncer l’attaque de Berryessa, qu’il accompagnera d’un graffiti sur la voiture des victimes.

Pourtant, ce sont les lettres, envoyées au San Francisco Chronicle, San Francisco Examiner et Vallejo Times, trois journaux régionaux, qui prirent le dessus et remportèrent le plus de succès. Arrogant, le tueur y livre des détails que seul lui et la police peuvent savoir et accompagne ses déclarations morbides de cryptogrammes. Le premier d’entre eux fut décodé par un couple de professeurs, mais les suivants, dont celui censé contenir son véritable nom, n’ont toujours pas été craqués, malgré les efforts des experts du FBI et de la CIA. Zodiac se posait également en terroriste et la menace de ses bombes effrayera longtemps la Californie. Il tentera aussi de prendre contact avec un avocat médiatisé, Melvin Belli.

Cette correspondance dérangeante, à l’orthographe étrange, truffée de références à un opéra victorien, le Mikado de Gilbert Sullivan, reste le document le plus saisissant et le plus mystérieux de l’esprit d’un serial killer.

Un tueur sans visage

Malgré les témoignages des survivants et de plusieurs témoins, il fut particulièrement difficile pour la police de dresser un portrait robot. Zodiac expliqua ce phénomène en arguant qu’il travestissait son apparence. Encore une fois, il narguait les enquêteurs. Néanmoins, l’analyse des lettres leur permit de déterminer son profil psychologique.

Amateur d’endroits isolés en pleine nature, Zodiac était un chasseur accompli. Solitaire et asocial, il jalousait les couples, avec une rancœur particulière à l’égard des femmes, qui ne le remarquaient pas (il s’acharnait plus sur ses victimes féminines). Lorsque les médias mettront en doute sa capacité à tuer les hommes, sa virilité offensée le conduira à exécuter Stine, sans gloire. Il changera d’arme à chaque meurtre, allant jusqu’à changer son propre modus operandi, dénotant une instabilité. Egalement avide d’attention, il ira jusqu’à supplier les habitants de San Francisco de porter des badges avec son symbole, la cible. Il exprimera parfois du regret, et annoncera sa reddition possible, avant de retourner à sa routine moqueuse et mégalomane. Ses schémas de bombes et ses codes montrent une compétence scientifique et une certaine intelligence, dont il doute néanmoins, puisqu’il ressent le besoin d’une compétition avec les forces de police.

Malgré ce profil et des traces ADN trouvées sur les différents lieux de crimes, la police ne parvint à incriminer aucun suspect. Pourtant, beaucoup de noms fusèrent. La paranoïa conduisit même certains américains à accuser leurs proches ou des figures connues du grand public. Bien entendu, on enquêta du côté de la famille Manson, les disciples de Charles, mais aussi sur Kaczinsky, à cause des menaces terroristes.

De nombreux amateurs se lancèrent dans la course, dont Robert Graysmith, le fameux dessinateur du San Francisco Chronicle, qui avança plusieurs noms. Parmi eux, celui d’Arthur Leigh Allen aura le plus de poids. Un élément en particulier troublera l’opinion : une montre, acquise peu avant le début des meurtres, de la marque Zodiac, dont le logo était une cible ... Etrange coïncidence. Encore plus frappante lorsqu’un de ses amis témoignera, des années plus tard, qu’Allen lui avait confié une idée de roman sur un tueur de couples, donnant des détails précis sur des événements qui n’étaient alors qu’à venir. Cependant, malgré de nombreuses perquisitions, des tests ADN et des interrogatoires poussés, la police ne trouva rien pour l’inculper.

L’héritage Zodiac

Et un mystère de plus dans l’histoire de la criminalité. L’impact de Zodiac sur les Etats-Unis n’est pas négligeable et de nombreuses personnes restent obsédées par ce mystère. Des sites lui sont consacrés et continuent l’enquête, dans l’espoir de clore enfin le dossier. Mais Zodiac a déjà obtenu ce qu’il désirait : la gloire. De nombreux livres ont été écrits sur le sujet, et de nombreux films tournés, dont celui, très célèbre, de David Fincher en 2007.

De monstre, Zodiac est passé à objet de fascination, un élément de la culture populaire, à l’instar de Jack l’Eventreur. A force d’en parler, nous avons dédramatisé ses actes, passant au second plan ses victimes et leurs proches, privés de justice. Une porte ouverte à d’autres criminels dérangés, assoiffés de célébrité, comme Stephen Griffiths, ce criminologue anglais qui tuait des prostituées à l’arbalète, ou encore Anders Behring Breivik, le mass murderer de Norvège. Ils nous rappellent, malheureusement, que les prédateurs modernes ne sont pas qu’un sujet de fiction et que l’héritage de Zodiac perdure, presque quarante ans après les faits.

Sur le même sujet