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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

"Crossfire Hurricane", Brett Morgen

A l'occasion du documentaire consacré au cinquantenaire du groupe, bilan et perspectives: où en sont les Rolling Stones en 2013?

Ascension

Remarqué pour son film "The Kid Stays In The Picture" en 2005, le réalisateur Brett Morgen a été choisi par les Rolling Stones pour mettre en place un documentaire rétrospectif comémorant leur cinquantième anniversaire.

A l'opposé de l'excellent "25x5" de 1990 qui narrait l'histoire du groupe, des débuts jusqu'à l'époque de la sortie du documentaire en question en s'appuyant sur une chronologie précise et des interviews des membres du groupe face caméra, "Crossfire Hurricane" prend le parti de mettre l'accent sur l'ascension des Stones, des débuts en 1962 jusqu'à la fin des années 1970 où le groupe troque son statut de référence contre-culturelle pour devenir une balise mondiale inter générationnelle.

Légende

En se focalisant donc sur la période 1962/1978 et en s'appuyant sur un montage astucieux et le plus souvent déstructuré basé sur un grand nombre d'images inédites, Brett Morgen revient sur la légende construite par un obscur groupe de blues anglais de Dartford devenu le plus grand groupe de rock and roll du monde.

Contrairement à ce qui figure dans la notice du documentaire, on n'y apprend absolument rien de nouveau, mais le grand mérite de "Crossfire Hurricane" est de faire sortir les Stones des sentiers de la langue de bois: les commentaires de ces derniers, ne figurant qu'en voix off comme pour éviter un contraste douloureux entre les images de leur jeunesse et leur aspect actuel, valent leur pesant d'or et apportent une réponse absolue et définitive sur des sujets aussi délicats que les drogues, le désastre du concert d'Altamont et surtout la mort et l'éviction de Brian Jones; pour laquelle Mick Jagger finit par avouer dans un doux euphémisme qu'elle n'avait pas été "une affaire très glorieuse".

Si les deux leaders naturels des Stones, pour une fois d'accord sur l'essentiel,se taillent légitimement la part du lion dans la place laissée aux commentaires, les autres membres du groupe présents et passés ne sont pas en reste: Bill Wyman est parfait dans le rôle du vieux sage garant de la mémoire collective des Stones, Mick Taylor s'y montre d'une rare lucidité et un Ron Wood plus sobre et posé qu'à l'habitude démontre bien aux sceptiques que son arrivée au sein du groupe en 1976 a servi de catalyseur aux tensions entre Mick Jagger et Keith Richards. Et si on sait Charlie Watts homme de peu de mots, le batteur ne manque pas de faire parler la poudre avec un bon sens tout empreint de flegme britannique dès qu'il faut remettre les pendules à l'heure, comme l'attestent ses propos mettant en pièce la supposée et ridicule confrontation Stones/Beatles.

Planète

Les Stones sont ainsi faits. Ils ne sont plus un groupe ni même une légende: ils sont une planète à eux seuls, avec ses pics, ses cimes et ses creux; une planète autour de laquelle gravitent d'innombrables comètes attirées par cet astre noir qui n'en finit pas de scintiller : combien de groupes ou artistes, de MGMT à The Hives en passant par Jack White et les Black Keys, se trouvent encore sous une écrasante influence stonienne en 2013?

Lucide comme pas deux, Keith Richards le clamait dès le milieu des années 1980 par voie de presse interposée à un Mick Jagger tenté par des velleités de carrière solo: "Ce groupe est bien plus grand que juste toi et moi". On ne saurait mieux le dire. Rabibochés pour le meilleur avec l'album "Steel Wheels" en 1989, les Stones, malgré la douloureuse défection de leur bassiste historique Bill Wyman quatre ans plus tard, avaient su maintenir le cap de fort belle manière et entretenir leur légende jusqu'en 2007.

"Life"

Alors que le groupe se trouve volontairement en stand-by, réfléchissant à un nouveau concept, la biographie "Life" de Keith Richards parue fin 2010 vient réanimer les vieilles tensions stoniennes que l'on croyait éteintes.

Attaquant son vieux complice Mick à la manière d'un amoureux déçu dans de nombreux passages de son livre, le guitariste des Stones réanime la guerre de tranchée entre les deux leaders historiques; à tel point que le retour annoncé et prévu du combo avec un album et une tournée pour 2011 est purement et simplement annulé; et on peut sans doute parier que sans les efforts amicaux et les trésors diplomatiques déployés par Ron Wood et Charlie Watts, le groupe ne serait pas parvenu à se mettre d'accord pour un retour en 2012. Un retour plus que controversé.

Prohibitif

Annoncé à grands coups de rumeurs persistantes, le retour sur scène des Stones pour célébrer leur 50 ans d'existence ne d'effectuera pas à l'été 2012, mais en fin d'année.

Et là, c'est la douche froide: la tournée est ridiculement courte, comprenant deux concerts à Londres et deux dans le New Jersey. Et c'est tout. Pire: le tarif totalement prohibitif des places de concert, qui donne l'exécrable impression que le groupe ne s'est reformé que pour se remplir les poches, alors que les vrais connaisseurs des Stones savent à quel point l'alchimie humaine et l'amour de la scène leur ont permis de passer à travers les crises d'ego et les conflits d'intérêt.

Cadeau?

Conscient de l'impression désastreuse laisseé par ce qui ressemble davantage à un hold up qu'à une célébration, et aussi intelligent qu'un David Bowie, Mick Jagger a l'idée, alors que le groupe finalise ses répétitions à Paris, d'offrir aux fans français un concert gratuit des Stones au Trabendo le 25 octobre.

S'apparantant plus à un coup de com' qu'à un cadeau désintéressé, l'impact planétaire du Trabendo est énorme: les Stones, qui n'étaient plus monté sur scène depuis août 2007, fédérent une nouvelle fois les forces vives du rock autour d'eux.

Seconde et dernière étape de leur périple parisien, la virée stonienne au théâtre Mogador le 30 octobre est encore une autre paire de manches: le groupe a accepté de jouer à l'invitation du fonds de pension Carmignac pour un public de traders; démarche allant en totale opposition avec les valeurs et idéaux colportés par l'idéologie rock'n'roll.

Dernier chapitre

Lors de leur première tournée aux Etats-Unis en 1964, les Stones avaient été choqués de l'ambiance ségrégationniste qui régnait toujours dans certains Etats. Cinq décennies plus tard, un Président noir est installé à la Maison blanche, et on peut légitimement penser que la révolution culturelle déclenchée par le rock and roll n'est pas étrangère à cette évolution sociale.

Acteurs à part entière de cette révolution, le groupe ne saurait fermer le banc sur la mini tournée de la fin 2012 et le goût amer qu'elle a laissé dans la bouche des supporters stoniens; impression d'autant plus frustrante que les Stones ont démontré qu'ils restaient toujours un fantastique groupe de scène et que leur potentiel créatif était intact: avec ses paroles crues et directes, ses guitares tranchantes rentrant dans la viande dignes de l'époque "It's Only Rock'n'Roll" ou "Some Girls", le titre "Doom And Gloom" est le meilleur single du groupe depuis "Love Is Strong" en 1994.

Pour tirer dignement un trait final sur le plus grand groupe de l'Histoire, le dernier vrai chapitre de l'interminable saga stonienne reste bel et bien à écrire.

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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