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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

Daniel Darc est mort

L'ancien chanteur du groupe Taxi Girl est mort hier soir 28 février, a priori des causes d'un mélange d'alcool et de médicaments. Il avait 53 ans.

Démission

Passionné par la religion au sens large jusqu'à en truffer d'allusions ses chansons et même ses interviews,converti au protestantisme depuis quelques années, Daniel Darc est mort quasiment à l'heure pile où démissionait le Pape.

L'ancien chanteur de Taxi Girl, groupe culte et décalé des années 1980, avait commencé depuis le début de l'année à travailler sur un projet d'autobiographie avec le journaliste Bertrand Dicale. Lui qui avait un temps survécu en traduisant d'obscures oeuvres de William Burroughs revenait en quelque sorte aux racines qui l'avaient façonné; les mots et l'écriture, qu'il considérait au-dessus de tout, musique compris.

Déportation

"La Taille De Mon Ame", son dernier album sorti en 2011, avait bien marché: dernière étape d'une consécration tardive et méritée pour ce clochard céleste dans la plus pure tradition Kerouac/Arno davantage habitué au caniveau qu'aux étoiles, né à Paris en mai 1959 d'une famille juive originaire de Russie et Lituanie ayant connu la déportation.

Un nouvel opus était en gestation avec Bertrand Burgalat aux commandes. Retour sur un parcours chaotique, artistique comme privé, ou les fulgurances auront cotoyé les faux pas; marque de fabrique des perdants magnifiques qui, de Willy Deville à Johnny Cash, auront servi parfois à corps défendant de modèle à Daniel Darc.

Explosion punk

Fan de littérature américiane et féru de contre-culture, le tout jeune Daniel ne peut que se reconnaitre dans le rock'n'roll des pionniers façon Gene Vincent ou Jerry Lee Lewis.

La fin des années 1970, marquée par l'explosion punk et l'avénement de nouvelles formes de musiques plus orientées vers l'électronique, vont conduire Daniel Darc à s'intéresser aux deux mouvements et à en établir la synthèse en rejoignant Taxi Girl en 1978: alors qu'il est encore lycéen, il se rapproche de ce groupe où opèrent déjà Laurent Sinclair, Pierre Wolfsohn, fils du mythique producteur des années 1960, et surtout Mirwais Stass, guitariste charismatique avec qui Daniel Darc entretiendra une relation d'amour/haine qui minera probablement le fort potentiel artistique et surtout commercial du groupe.

La fameuse première partie de Talking Heads en 1979 pendant laquelle Daniel se tranche les veines sur scène et le succès massif du titre "Cherchez Le Garçon" l'année suivante, qui sont les grands faits d'arme médiatiques de Taxi Girl, ne doivent pas faire oublier à quel point le groupe avait su innover en publiant "Seppuku" en 1982: lorgant explicitement vers Alan Vega et Kraftwerk, le groupe tourne délibérement le dos au grand public et casse complétement le plan de carrière concoté par sa maison de disques qui veut en faire un ersatz de groupe new wave comme l'industrie en fabrique par camions à l'époque.

Mais Taxi Girl ne sera jamais Indochine.

Jacno

Tournées plantées, invitations télé foirées, luttes d'ego et batailles physiques: Taxi Girl se crashe en 1986. S'en suivra une période trouble et agitée pour Daniel Darc qui durera la bagatelle de ...18 ans.

Son premier album solo, "Sous Influence Divine", paru en 1987 et confectioné sous la houlette bienveillante de Jacno, est un four. "Parce que", l'année suivante, sera un échec encore plus sévère, en dépit des réactions enthousiastes de la critique.

Il faut dire quà l'époque, et pendant toutes les années 1990, Daniel Darc se bat avec lui-même; engloutissant ses revenus et droits d'auteur de l'époque Taxi Girl dans l'alcool et la came.

Un obscur passage par la case prison finira par plomber les efforts du label indépendant Bondage Records quant à la promotion de ses nouveaux efforts, comme le très étrange et expérimental "Nijinsky" de 1994.

Mirwais

L'année 2000 commence comme un véritable conte de fée pour Mirwais Stass, l'ex compagnon d'infortune de Taxi Girl.

Se souvenant de l'époque lointaine où elle se trémoussait derrière Patrick Hernandez en France et des passages radio de Taxi Girl, Madonna en personne décroche son téléphone pour demander à l'ancien guitariste et compositeur du groupe de produire son prochain album. "Music", en 2000, sera un triomphe mondial,critique et commercial.

Probablement plus piqué au vif qu'il ne veut bien le montrer à l'époque (cf. un mémorable passage à l'émission "Tout Le Monde En Parle") par le jackpot mondial qu'empoche son ancien comparse, Daniel, lui, continue de végéter; et il y a fort à parier que le sursaut de 2004 avec l'album "Crèvecoeur" est en bonne partie dû à cette frustration.

Reconnaissance

Bien reçu par le public comme par la critique, "Crèvecoeur" , qui décrochera une ubuesque récompense de la victoire de la musique catégorie "album révélation de l'année" (!), remettra définitivement en scelle Daniel; croisement entre Bashung, Christophe et Alan Vega réussissant à fédérer sur son seul nom le public des trois artistes.

Alignant du fait de son (relatif) succès retrouvé les collaborations osées (la tournée commune avec Bashung, Aubert et Kolinka) et les commandes purement alimentaires (les titres pour Alizée et Cali), Darc se paie le luxe de publier en janvier 2008 "Amours Suprêmes", un album conçu par lui de A à Z se voulant, jusque dans le titre, un hommage à John Coltrane, l'un de ses grands héros.

Narguant avec mépris et à longueur d'interviews cette pseudo nouvelle chanson française où les femmes de Président murmurent des inepties à l'oreille de leurs auditeurs bobos (Grand Corps Malade en particulier essuie des balles), Daniel Darc se paie le luxe d'incarner un nouveau héros romantique à la française, quelque chose comme le croisement entre Nick Cave et Jean-Pierre Léaud.

Man in black

Quatre ans après Bashung, c'est donc au tour de Daniel Darc, autre man in black notoire, de tirer sa révérence.

Celui qui déclarait en février 2012 à Rue 89 qu'il se verrait bien, comme John Lee Hooker, "finir seul sur scène en tapant juste du pied", sera monté pour la dernière fois sur scène il y a quelques jours au Théâtre de la Gaieté aux côtés de Bertrand Burgalat.

Jusqu'au bout, il aura été sur le fil: ingérable souvent, touchant parfois, toujours entier et intègre; fidèle à ses idéaux de jeunesse et se rapprochant en cela de Joe Strummer, sa grande idole de jeunesse, en restant à sa façon et jusqu'au bout un authentique motherfucker.

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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