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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

David Bowie, "The Next Day"

Le chanteur caméléon revient avec un nouvel album après 10 ans de silence.

Silence

Plus personne n'y croyait. Les fans, les journalistes, la critique et les détracteurs: tout le monde avait objectivement admis qu'il n'y aurait plus de nouvel album de David Bowie et que le testament de la star caméléon s'inscrivait dans ce "Reality" de 2003 et la tournée écourtée qui l'aura suivi.

Les dix années de silence écoulées, rythmées par les rumeurs les plus alarmistes sur l'état de santé présumé du créateur de "Low" et "Scary Monsters", ont donc pris fin le 8 janvier dernier, le jour même des 66 ans de la star, avec la parution de "Where Are We Now?", nouveau single mi-psyché, mi- balade mélancolique annonciateur d'un album à venir; secret incroyablement bien gardé à l'heure où la moindre rumeur se voit amplifiée jusqu'à saturation sur les réseaux sociaux.

Tony Visconti aux commandes

Accompagné du même groupe de musiciens qu'il y a 10 ans, dont l'excellente bassiste Gail An Dorsey, et avec le fidèle Tony Visconti aux commandes, Bowie s'est donc attelé à la réalisation de "The Next Day" fin 2010.

La question taraudait les fans: Bowie peut-il encore le faire? Est-ce qu'une fois savouré le plaisir de retrouver ce génial passeur qui a su synthétiser et populariser toutes les influences contre-culturelles et avant-gardistes contemporaines, aussi bien musicales que littéraires ou plastiques, la magie opérerait-elle de nouveau? Allait-on assister à une énième résurrection gagnante de l'éternel Ziggy Stardust, ou la machine allait-elle dérailler comme ce fût le cas entre 1983 et 1995, période maudite où Bowie plantait tout ce qu'il entreprenait?

Saignant

D'entrée de jeu, dans le morceau "The Next Day" qui donne son titre à l'album, Bowie plante le décor: tordant les rumeurs le donnant mourant ("Me revoilà, pas encore décidé à y passer") dans un déluge de guitares hurlantes et sur un tempo martial, le titre introduit une première moitié de disque très rock, saignant, parfois à la limite du metal et dont "You Will Set The World On Fire" reprèsente l'exemple le plus frappant.

C'est à partir du titre "If You Can See Me" que les choses se gâtent: Bowie se laisse aller à une seconde partie de disque grandiloquente et presque caricaturale, dont les pires excès ne sont pas sans rappeler la désatreuse période Tin Machine ou l'album faiblard "Never Let Me Down" de 1987.

A la quatrième écoute, il faut l'avouer: c'est la déception qui prédomine. Des réussites comme "Heat", épuré comme un morceau de "Heathen" (2002) ou la tension palpable émanant de "Love Is Lost" ne suffisent pas à combler le manque d'originalité de l'ensemble et, pire, l'impression de déjà entendu; un comble pour un artiste protéiforme connu, à juste titre, pour sa propension à innover et à se réinventer à chaque nouveau disque.

Rétro

Come-back inespéré, "The Next Day" est forcément un disque sur lequel la frange hardcore de Bowie aura misé beaucoup-trop, certainement.

Sans attendre un retour en grâce aussi spectaculaire que le tandem tueur "Outside"/"Earthling" en 1995/1996, on était tout de même en droit d'espérer...autre chose. Car, énorme surprise, l'artiste de toutes les audaces et du déblayage de tendances tout azimut livre ici un disque totalement...rétro, limite nostalgique.

A l'image de la pochette du disque, reprenant celle de "Heroes", Bowie recycle. Après tout, pourquoi lui qui a été remis à toutes les sauces par tant de groupes et artistes différents, ne serait-il pas en droit de s'autoriser à ce qui s'apparente fort à un disque testament?

Disque testamentaire

Le souci, c'est que mis à part quelques échos de ci de là à sa période berlinoise, le disque testamentaire en question s'attarde plus, et c'est un comble, sur les périodes que l'on aurait préféré oublier, comme la période très surestimée de l'album "Let's Dance" ou pire, sur celle de Tin Machine, lorsque les guitares se font trop envahissantes et hors de propos.

Lui qui avait le don de solliciter des producteurs de génie de genres très différents, de Nile Rodgers à Brian Eno en passant par Goldie, on aurait adoré voir Bowie choisir un producteur exigeant, type Nigel Godrich, qui avait su pousser Paul Mac Cartney dans ses retranchements pour "Chaos And Creation in The Background" en 2005, ou une nouvelle fois créer la surprise en misant sur l'inattendu; comme le producteur Danger Mouse qui permettrait sans aucun doute à Bowie de redevenir l'icône de l'innovation qu'il a (presque) toujours été.

Fascination

Ni totalement râté ni fonciérement anodin, mais clairement loin d'être indispensable, "The Next Day" peut être envisagé comme une première étape pour un jeune auditeur ignorant tout de Bowie; disque qui lui servira de véhicule pour piocher à travers les grands classiques de la période 1969/1980 et du regain créatif de la période 1995/2003.

Si la fascination de David Bowie se retrouve à travers quelques paroles bien senties, définitivement la part la plus intéressante du disque, on piochera ce vers tiré du titre "The Stars (Are Out Tonight)" : "Les étoiles ne dorment jamais, les mortes comme les vivantes". Espèrons juste que la prochaine fois, si prochaine fois il y a , le génial créateur de "Diamond Dogs" saura les rallumer.

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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