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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

Depeche Mode, "Delta Machine"

4 ans après leur décevant "Sound Of The Universe", le groupe britannique, chantre de l'electro, revient avec un nouvel album prélude à une tournée mondiale.

Paraphrase

Pour paraphraser Clint Eastwood dans "Le Bon, La Brute Et Le Truand", il y aurait deux styles de groupes: ceux qui disent tout, tout de suite, en un ou deux albums, et ceux qui se bonifient avec le temps.

La première catégorie suppose de vivre au pied de la lettre la devise "vivre vite, mourir jeune" dans le chaos et le fracas en laissant derrière soi un beau cadavre et quelques classiques impeccables; démarche qui promet l'éternité aux Nirvana, Sex Pistols ou Joy Division chers à nos coeurs.

Puis il y a les groupes ou artistes qui mettent du temps à trouver leurs marques et finissent par forger leur style sur le tard, en creusant et améliorant encore et toujours le même sillon. Depeche Mode en est l'exemple le plus représentatif.

Avatar

Les premières années du groupe Depeche Mode, avec Vince Clarke aux commandes, sont difficiles. L'electro pop gentillette et inoffensive proposée par le groupe, de ses débuts en 1981 jusqu'en 1984, ne provoque que haussement d'épaule et sourire en coin de la part des amateurs de cold wave qui ne voient en eux, à raison, qu'un avatar de New Order ou The Cure tout juste bon à distraire les garçons coiffeurs le samedi soir.

Parti fonder Erasure (sans commentaire...), Vince Clarke laisse les commandes du groupe au bien plus exigeant Martin Gore: déjà amorcé en 1984 avec l'album "Some Great Reward", le tournant electro-indus du groupe est définitivement et brillamment négocié deux ans plus tard avec "Black Celebration" .

Tempos froids et désincarnés, rythmique lourde et plombante, sexe, religion et déviances comme thématiques : "Black Celebration" est la pierre angulaire qui permettra au groupe de devenir ce qu'il est, et qui fera définitivement basculer de leur côté les derniers réfractaires.

Romantisme noir

Sollicitant à la même époque l'excellent photographe hollandais Anton Corbijn, qu'ils contribueront à populariser, pour remodeler leur image, les Depeche Mode peuvent désormais se permettre, chose rare, de combiner exigence artistique et succès populaire en jouant devant des audiences au moins aussi massives que les groupes commerciaux de l'époque comme INXS ou Simple Minds.

Révérés par des artistes aussi divers que Johnny Cash et Massive Attack, fréquemment cités comme des influences majeures par Marylin Manson ou Trent Reznor, avec lequel une collaboration donnerait par ailleurs probablement un formidable résultat, Depeche Mode semble pouvoir tout se permettre; à commencer par survivre aux crises d'ego et de rivalité assumées en public entre les deux leaders du groupe comme à une consommation vertigineuse de drogues diverses et variées par les deux mêmes devant laisser perplexe jusqu'à Pete Doherty ou Iggy Pop.

"Delta Machine"

Prélude à une nouvelle tournée mondiale débutant à Nice le 4 mai prochain, "Delta Machine" est le treizième album studio du groupe.

Comme toujours, c'est Martin Gore qui a la main sur les compositions, avec huit titres signés sur les treize ici proposés: à l'image du premier single "Heaven", ceux-ci s'inscrivent dans l'esthètique Depeche Mode, mélodiques et minimalistes, truffés d'effets et bénéficiant d'une rythmique martiale évoquant un monde industriel et post-apocalyptique à la Nine Inch Nails.

A la première écoute, on pense à un petit frère de l'album "Exciter" de 2001 qui aurait été enrichi par les nouveautés apparues durant ces douze dernières années: l'influence des années 1990/2000, en particulier celle de la techno minimale, est évidente, mais pas toujours payante: celle-ci envoie parfois le groupe dans le mur ("Welcome To My World" sonne comme du Muse en fin de course, et l'horripilant "Secret To The World" digne de Björk période "Homogenic") mais les Depeche Mode possèdent suffisamment de talent et de métier pour, généralement, les digérer et assaisonner à leur sauce (les excellents "Broken" et "Should Be Higher").

Aspect bien trop peu mis en avant chez le groupe, ce sont les titres sous influence blues qui sont, comme à l'habitude, les plus intéressants: le final "Goodbye", le touchant "The Child Inside" et surtout le magnifique "Slow" viennent une fois de plus démontrer que le groupe britannique paie son dû aux bluesmen originels.

Blues

"Personal Jesus", l'un des titres les plus connus et les plus réussis de Depeche Mode, montrait déjà à quel point le blues des origines, celui de John Lee Hokker et de Muddy Waters, était une influence pour eux: avec sa rythmique électronique menaçante et son riff de guitare façon blues, le titre était une réussite totale, réconciliant clubbers amateurs de BPM et fans de blues originel.

Toujours fidèles à la même démarche, "Delta Machine" , jusque dans son titre, ne fait que creuser le même sillon: en traissant un perpétuel et légitime hommage aux pionniers du blues, Depeche Mode se rapproche ainsi...des Rolling Stones, avec lesquels les points communs sont bien plus nombreux qu'on ne pourrait le penser a priori.

Formés à vingt ans d'intervalle, les deux formations regorgent de points communs: britanniques fascinés par le blues américain, aussi bien dans le son que dans l'esthètique, reposant sur deux leaders charismatiques cultivant une relation d'amour/haine, les deux groupes auront réussi à se forger une identité et un son totalement uniques, en fédérant bien au delà du cercle de fidèles auquel ils s'adressaient à l'origine. A noter également la propension des deux leaders de chaque groupe à publier à intervalles réguliers de bons albums solo auxquels personne ne prête attention; insuccès sans aucun doute généré par la peur qu'un éventuel succès commercial ne vienne porter un coup fatal aux deux formations.

Si les Stones doivent annoncer une nouvelle tournée dans quelques jours, aucun nouvel album n'est prévu. Depeche Mode, avec ce nouveau "Delta Machine" plus réussi que le précédent et décevant "Sound Of The Universe", mais sans renouer avec le coup d'éclat de "Playing The Angel" en 2005, continue sa route. Gageons que dans vingt ans, ce seront eux qui seront dans la position de l'inoxydable groupe de Keith Richards et Mick Jagger.

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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