">
user_images/207464_fr_img0074a.jpg

JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

"Django Unchained", Quentin Tarantino

Nouvelle réalisation pétaradante de Tarantino, avec hommage appuyé au western spaghetti.

Evénement

La sortie d'un nouveau film signé Quentin Tarantino, par quelque extremité qu'on cherche à la circonvenir, représente toujours un événement.

Parce que le cinéaste aura su faire école dans les années 1990 en s'imposant naturellement comme chef de file d'une nouvelle génération de réalisateurs (parmi lesquels David Fincher ou Spike Jonze) ringardisant les pontes de Hollywood comme l'avaient fait les Coppola et autre Scorcese vingt ans plus tôt, mais aussi parce que ce qu'il convient de qualifier de "style Tarantino" (violence, décalage, humour noir ou potache, gunfights) aura fini par représenter une véritable marque de fabrique qui aura influencé, pour le meilleur et souvent le pire, nombre de disciples auto proclamés revisitant à leur tour, et avec des fortunes inégales, les archétypes du film noir et de gangsters.

Totale liberté

Le succés publique et critique de "Inglorious Bastards" en 2009, qui prenait une totale liberté avec la réalité historique pour mieux revendre celle-ci façon cartoon, avait permis à Tarantino de redresser la barre et rammener les fans au bercail après un "Boulevard De La Mort" acceuilli deux ans plus tôt avec une froideur certaine.

Aussi se retrouvait-il donc avec, de nouveau, toutes les cartes en main pour mener à bien un projet ambitieux: ce grand fan et fin connaisseur de la blaxploitation et du western spaghetti se met alors en tête de réaliser un film qui serait quelque chose comme une synthèse de ses influences de jeunesse.

Profondément marqué par le "Django" de Sergio Corbucci, Tarantino annonce en 2011 que sa prochaine réalisation se situera dans cette lignée: des acteurs habituels de l'univers Tarantino (Christoph Waltz, Samuel L. Jackson) font partie du casting. De nouveaux visages, comme celui de Leonardo Di Caprio, surgissent. Un temps annoncé, Kevin Costner renonce au projet, de même que Kurt Russel.

Esclavagisme

Dans le sud des Etats-Unis, le docteur Schultz, chasseur de primes dandy et érudit (Christoph Waltz, impeccable), fait l'acquisition de Django (Jamie Foxx), un esclave qui peut l'aider à mettre la main sur trois criminels dont il est à la recherche. Se liant d'amitié avec Django, Schultz lui promet de retrouver Broomhilda (Kerry Washington), sa petite amie...

Au vu du résultat final, on a décidement bien du mal à comprendre comment un cinéaste aussi subtil que Spike Lee ait pu une seule seconde penser que "Django Unchained" constituait un plaidoyer pro esclavagisme; chaque scène ou dialogue contenant une amorce de polémique étant aussitôt désamorcé par le ton humoristique du film ainsi que son traitement façon cartoon déjà présent dans "Inglorious Bastards" et dont le carnage final orchestré par Django, plus proche du rappeur bling bling que du proverbial cow boy solitaire, constitue le point d'orgue.

Sud d'opérette

Sur le papier, traiter d'un sujet aussi sensible que l'esclavagisme et la haine ségrégationniste dans le sud américain de la fin du dix-neuvième siècle apparait comme un terrain plus que périlleux risquant à tout moment de verser dans les bons sentiments et le politiquement correct de bas étage.

Quand on s'appelle Quentin Tarantino, on y va à l'énergie, aux anachronismes volontaires et à l'humour décapant tendance troisième degré. Comme dans les meilleurs albums de Lucky Luke période Morris/Goscinny,Tarantino met en scène un sud d'opérette avec ses archétypes et caricatures: les shériffs y sont dépassés par la situation, les barmen sont trouillards et pleutres, les cow boys des brutes incultes, et les notables locaux des ordures pseudo raffinées ayant droit de vie et de mort sur leurs esclaves, à l'image du personnage joué par Don Johnson, peu présent mais bien vu, et celui, plus contestable, incarné par Leonardo Di Caprio.

En roue libre

Seul vrai bémol à ces 2h44 de "Inglorious Bastards", et c'est là une sacrée surprise, le personnage du puissant Calvin Candie incarné par un Di Caprio en roue libre, surjouant et cabotinant comme même Johnny Depp n'aurait pas osé le faire dans "Pirate Des Caraïbes": du coup, le potentiel comique et dénonciateur du séjour de Schultz et Django dans la plantation de Candie ne fonctionne tout simplement pas, là où on était en droit d'attendre un feu d'artifice.

On préférera s'attarder sur la scène d'ouverture du film, décalée et jouissive dans sa progression, ou sur l'amitié naissante entre les deux héros comme sur les scènes de violence cathartiques qui raviront les adeptes du genre et viendront rappeler que Tarantino a bien été biberonné aux films de genre de la trempe de "Délivrance" ou "Les Chiens De Paille" .

Vengeance

Si le thème de la vengeance, omniprésent chez Tarantino de "Reservoir Dogs" à "Kill Bill", trouve ici son climax à l'écran,le cinéaste réussit une autre vengeance symbolique: en ayant digéré et synthétisé ses influences de jeunesse (western spaghetti donc, mais aussi les comics, la blaxploitation et autres bizzareries underground estampillées contre-culture) et les revendant à un public qui préférerait être déporté en Corée du Nord plutôt que de critiquer ses films par peur de passer pour un has been, Tarantino peut bien jubiler. Il n'a pas oublié les sarcasmes et sifflets ayant accueilli la Palme d'Or attribuée à "Pulp Fiction" à Cannes en 1994 par les mêmes qui lui tressent aujourd'hui des louanges.

Si le risque de voir Tarantino rejoindre le clan des artistes culturellement corrects, entre Radiohead et Charlotte Gainsbourg, existe bel et bien, un film comme "Django Unchained" vient démontrer qu'il reste toujours et avant tout un metteur en scène gonflé sachant lâcher les chiens et faire parler la poudre comme un cow boy dans un saloon.

À propos de l'auteur

user_images/207464_fr_img0074a.jpg

JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
  • 110

    Articles
  • 4

    Séries
  • 0

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!