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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

Noir Désir: "Tostaky', 20 ans d'un classique.

20 ans après, retour sur l'un des classiques du rock français et la tournée épique ayant suivi sa publication.

Cohésion

Paru en 1991, l'album "Du Ciment Sous Les Plaines" avait été accueilli de façon plus que mitigée, non seulement par la critique, mais aussi par une bonne partie du public de Noir Désir.

Production bancale, manque de cohésion de l'ensemble des titres et faiblesse des compositions: le relatif succès commercial du single "En Route Pour La Joie" ne parviendra pas à faire passer le goût amer de ce demi-échec aux membres du groupe. Signe des temps: la tournée promotionnelle de l'album est interrompue après une syncope de Bertrand Cantat sur scène à Besançon. L'ensemble du groupe tombe d'accord sur le fait de s'accorder un long break.

"Todo està aqui"

Le groupe se retrouve en studio au Royaume-Uni en septembre 1992, sous la houlette du producteur Ted Niceley. Pendant son année de pause, Bertrand Cantat a de son côté passé pas mal de temps en Amérique Centrale: il a rapporté dans ses bagages une ébauche de titre, un long blues primitif et plaintif dont le refrain se résume à la phrase "todo està aqui" ("tout est ici"), un slogan jadis utilisé par la lutte armée menée par Zapata.

Lors de l'une des sessions d'enregistrement qui verra resurgir ce titre, le guitariste Serge Tayssot-Gay trouve le riff et l'impulsion qui permettra d'accelerer le morceau et de lui donner son titre définitif, qui une fois contracté devient donc "Tostaky".

Classique

Courtes, carrées et brutes, les sessions d'enregistrement de "Tostaky" permettent à Noir Désir d'opérer une rupture avec leurs précédents albums: moins axés sur les textes et se focalisant sur l'énergie pure, les morceaux de l'album sont dominés par l'influence du noise rock, et plus particulièrement par celle du groupe Sonic Youth.

Les exemples les plus flagrants de ce tournant noise ("7 Minutes", "Here It Comes Slowly"), aux côtés d'autres titres plus proches du son grunge de l'époque ("Johnny Colère", "It Spurts") et de chansons faussement plus calmes mais au moins tout aussi hypnotiques ("Marlène", "Lolita Nie En Bloc", ou le génial détournement blues de "Oublié") feront de "Tostaky", dès sa sortie en décembre 1992, un classique immédiat du rock français, et le morceau titre de l'album un hymne générationnel: ni plus ni moins autre chose que l'équivalent francophone du "Smells Like Teen Spirit" de Nirvana qui fédère à la même époque le même public adolescent en mal de repères ne se reconnaissant pas dans une société pré-mâchée basée sur le consumérisme béat.

Brut

Vendu à 350.000 exemplaires en un an rien qu'en France, "Tostaky" est souvent cité, à raison, comme l'un des 4 ou 5 meilleurs albums du rock français.

S'il est le meilleur album de Noir Désir, c'est d'une part parce que Bertrand Cantat y signe des textes faits de poésie apocalyptique ne se fourvoyant pas dans la surenchère incantatrice dans laquelle il est parfois tombé, mais aussi (et surtout) en raison de la qualité du travail fourni par le guitariste Serge Tayssot-Gay.

Avec ses riffs percutants et hypnotiques, son style brut fait de ruptures de tonalité, d'énergie saturée, de feedback et de larsens, le guitariste donne aux compositions un aspect métallique renvoyant certes au rock d'Alice In Chains ou Nirvana, mais évoquant surtout le travail de Tom Morello, le guitariste de Rage Against The Machine; groupe qu'adore justement Noir Désir. Sans cette débauche d'énergie pure et de virtuosité technique, il y a fort à parier que l'album ne serait pas devenu le classique qu'il est devenu.

Lance-flammes

Comme souvent, c'est Johnny Hallyday qui aura ouvert la voie. Défendant sur scène en 1964 "Les Rocks Les Plus Terribles", démentiel album d'adaptations rockabilly des années 50, il recrute le groupe Joey & The Showmen pour l'accompagner; un combo redoutable d'aise et d'efficacité composé de ces trop rares spadassins (le bassiste Ralph Di Pietro, le guitariste virtuose Joey Greco et le batteur fou Bobbie Clarke) ne vivant que pour et par la déflagration de la foudre rock'n'roll. Plusieurs mois durant, l'orchestre va écumer la France de long en large, laissant derrière lui des salles de concert exangues et chavirées, et précipitant dans son sillage toute une génération de James Dean et Marylin de banlieue dans la petite délinquance; tour de force jusque-là inédit en France et qui le restera pendant quinze ans.

En 1980, armé de son hymne imparable "Antisocial", Trust lance sa tournée "Répression Dans L'hexagone" qui termine Giscard au lance-flammes et, comme en écho lointain à la fin de cette même décennie, la Mano Negra défend son album "Puta's Fever" en tournant dans le circuit des clubs interlopes parisiens, comme un bras d'honneur ricanant dressé face à l'ineptie du couvre-feu chiraquien.

La tournée "Tostaky" sera le quatrième gros morceau de bravoure du rock français sur scène.

Tournée "Tostaky"

Selon l'expression consacrée, la tournée "Tostaky", s'étalant sur la première moitié de l'année 1993, va mettre le pays en coupe réglée.

Le succès de la tournée est à la mesure de l'attente qu'elle aura généré, et Noir Désir, conscient de ce qui se joue, ne se ménage pas: pour y avoir assisté, l'auteur de ces lignes en garde un sentiment d'urgence et d'énergie, le tout sonnant comme Jim Morrison accompagné par les Fugazi. Conscient de ses limites techniques, Bertrand Cantat saura faire de cette faiblesse une force, en amplifiant au maximum l'option shaman désinhibé et en tirant à boulets rouges sur cette droite de retour au pouvoir qui, entre financement public des établissements privés et révision du Code de la nationalité, montrera qu'il ne faudra pas attendre les campagnes présidentielles ultra droitières de Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012 pour voir le camp soi-disant républicain flirter dangereusement avec la ligne FN.

Dernier chapitre

A "Tostaky" auront succédé deux autres albums studio: "666.667 Club" (1996) est encore un bel effort et permet à Noir Désir de s'installer définitivement dans le peloton de tête des artistes francophones en terme de reconnaissance, mais c'est bien l'album "Des Visages, Des Figures" (2001), plus inégal, qui fera du groupe l'équivalent pour le grand public de ce qu'aura pu être Téléphone dans les années 1980.

Un fait divers glauquissime dans une chambre d'hôtel de Vilnius viendra mettre un terme définitif à l'existence du groupe en juillet 2003, propulsant la personne de Bertrand Cantat à la une de la presse à scandales où il n'est jamais question de musique. Ce dernier chapitre aurait pu faire passer l'aspect artistique au second plan, mais en terme d'héritage culturel concernant le groupe de Bordeaux brillera toujours de mille feux l'astre noir de "Tostaky".

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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