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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

Rock&Folk History, 500 couvertures pour raconter un journal.

500 couvertures commentées par Philippe Manoeuvre, des interviews de musiciens et une préface signée Iggy Pop relatent la saga de l'increvable mensuel rock.

Jazz Hot

Philippe Koechlin est un passionné de jazz . Tenant à faire partager son amour pour cette musique, celui-ci pige pour le compte du magazine Jazz Hot au milieu des années 1960.

A cette époque, le public du jazz se montre extrêmement dédaigneux vis à vis du rock'n'roll; ce qui est particulièrement vrai en France où le premier vrai-faux disque du genre aura été...une parodie, "Rock'n'Roll Mops" , signée Boris Vian, lequel fait autorité chez les amateurs de jazz.

Plus ouvert que ses collègues, Koechlin considère avec intérêt le rock d'un point de vue sociologique, mais n'y retrouve pas la flamme des enregistrements de Charlie Parker ou Dizzy Gillepsie.

En juin 1966, James Brown est de passage à l'Olympia pour un Musicorama légendaire. Koechlin est foudroyé par la prestation toute de sueur et d'intensité du screamer de Géorgie: remontant le fleuve à la source, il se rend compte qu'un grand nombre de groupes et artistes s'inspirent largement de James Brown, comme ces nouveaux groupes anglais tels les Them, les Animals ou les Stones, et que des rockers pur jus comme Little Richard ou Jerry Lee lewis ne sont guère éloignés du boogie entendu à l'Olympia!

Koechlin parvient à convaincre la rédaction en chef d'un numéro hors-série de Jazz Hot rendant compte de ces nouvelles tendances. Connu comme le numéro zéro et affichant Bob Dylan en couverture en juillet 1966, Rock&Folk vient de voir le jour.

Haut-parleur

Rencontrant un gros succès dans une France pliant sous le joug gaulliste et sevrée de médias relayant la parole rock, il est décidé de faire de Rock&Folk (R&F) un magazine à part entière.

Koechlin est naturellement bombardé rédacteur en chef, et le premier numéro officiel parait en novembre 1966, affichant Michel Polnareff en couverture.

D'emblée, R&F joue certes le rôle de haut-parleur d'une musique encore ostracisée au pays de Tino Rossi, mais n'oubliera jamais de faire une place à la chanson française de qualité ainsi qu'aux nouvelles tendances musicales-ce qui est toujours le cas en 2012.

Renfort

Avec un développement fortement exponentiel, R&F a vite besoin de renfort, et donc de journalistes pour grossir ses rangs.

C'est là que démarre la vraie saga du journal: en ouvrant ses portes à une critique héritée de la tradition littéraire française se conjuguant avec l'influence de la contre-culture américaine ne se limitant pas à la musique mais au concept de culture rock élargie à la BD, la littérature et le cinéma, axe perdurant toujours en 2012, R&F va totalement redéfinir les canons du journalisme contemporain: aux Etats-Unis, Rollin Stone ou Creem, qui n'existent pas encore, ne feront que rééditer le coup de force de R&F. En France, seuls Les Inrockuptibles première période (celle du mensuel), Actuel et surtout Technikart seront en mesure de soutenir la comparaison.

En recrutant des plumes qui comptent, comme Paul Alessandrini, Philippe Garnier ou Philippe Paringaux (qui devient vite rédacteur en chef adjoint jusqu'en 1978, date où il succèdera à Koechlin), R&F développe une vision intellectualisée et sociologique du rock qui ouvre la voie à une concurrence bienvenue, comme Extra, ou bien sûr Best, son rival historique.

Age d'or

Les années 1970 sont définitivement l'âge d'or du magazine. A la fin de la décennie, R&F tirera jusqu'à 200.000 exemplaires mensuels!

Il faut dire que le journal s'est donné les moyens de son succès: les plumes originales et talentueuses affluent. Grâce à la vision esthète et détachée d'Yves Adrien, jusqu'aux aux délires de Bayon en passant par la correspondance de Philippe Garnier aux USA et les articles mis en scène avec une énergie contagieuse par un certain Philippe Manoeuvre, recruté dans le courrier des lecteurs, R&F gagne ses galons de revue culte. En ces temps préhistoriques n'offrant que trois chaines tv et une radio n'ayant pas fait sa révolution fm, les oasis pour les fans de rock sont rares, et chaque mois R&F offre sa dose de rêve et de connaissances à l'apprenti rocker de Châlons-Sur-Marne rejoignant l'espace de deux heures la contrée de demi-dieux nommés Plant, Page, Bowie ou Jagger...

Décennie maudite

Le numéro de janvier 1980 affiche en couverture un Serge Gainsbourg à l'air déconfit; parfaite illustration d'une décennie maudite pour le journal.

Si les nouvelles recrues talentueuses continuent d'affluer, offrant un panorama impressionnant des têtes qui compteront dans ce qu'on pourrait appeler les médias contre-culturels (avec entre autres François Gorin, Antoine de Caunes, Michka Assayas, Karl Zéro, Thierry Ardisson), 1982 est la première année voyant les chiffres de vente s'affaisser: les plumes stars du journal, Bayon et Philippe Manoeuvre, quittent le journal; le premier pour diriger les pages culture de Libération, le second pour fonder Les Enfants Du Rock.

Et c'est cette nouvelle concurrence qui va faire beaucoup de mal à R&F: dépassé sur sa gauche par Actuel et Libératon qui auront le flair de dénicher les nouvelles tendances (hip hop, electro, world music), poussé dans les cordes par l'apparition de MTV, la bande fm et la banalisation puis l'acceptation de la culture rock dont l'accession de Jack Lang au poste de Ministre de la Culture reste le symbole, R&F, après avoir plus que correctement tenu son rang jusqu'en 1984, finit par couler. La deuxième moitié de la décennie sera cauchemardesque.

"Voici"

Appelé en renfort comme rédacteur en chef adjoint par un Philippe Paringaux dépassé, Jacques Colin devait remettre au goût du jour le magazine. Catastrophe à tous les étages: mis à part les formidables articles de Laurent Chalumeau, correspondant permanent de R&F aux Etats-Unis, le bateau prend l'eau de toutes parts. Entre couvertures racoleuses (Samantha Fox!!!) et articles hors de propos confondant de vacuité, la diffusion du titre chute à seulement 36.000 exemplaires en 1989.

Futur fondateur de "Voici" (on a les succès que l'on mérite...) Jacques Colin parvient à réaliser un genre d'exploit: rendre R&F illisible et faire fuir les lecteurs. Le dépôt de bilan est évoqué début 1990, mais les éditions Larivières se montrent intéressées pour reprendre le titre.

Exit l'équipe en place. Philippe Manoeuvre revient, cette fois en tant que rédacteur en chef.

Philman à la barre

Passionné certes de musique, mais surtout sincèrement amoureux du journal qui lui a donné envie d'écrire et lui a offert la notoriété, Manoeuvre y va à l'énergie.

Les critiques de la deuxième moitié des années 80 étaient à la limite de se comporter en attachés de presse des maisons de disque? Pas de souci. Manoeuvre, de son retour en poste jusqu'en 2012, va aller chercher des écrivains et des musiciens qui vont redonner audience, influence et crédibilité à R&F: Alexis Bernier, Nicolas Ungemuth, Valérie Coroller, Jérôme Soligny, Isabelle Chelley, Cyril Deluermoz ou Patrick Eudeline, mythique ex chroniqueur de Best et Lester Bangs français dont la vraie surprise est qu'il n'ait pas rejoint plus tôt le magazine, vont refaire de R&F une pierre angulaire de la vie culturelle. D'autant plus que Manoeuvre ouvre les colonnes du journal à des pigistes de luxe, comme Coralie Trinh Ti ou Virgine Despentes en personne, qui renouent avec la veine des articles fleuves narrant la saga de groupes comme The Cure ou Bérurier Noir.

Manoeuvre ira aussi jusqu'à proposer le poste de rédacteur en chef adjoint à l'excellent Eric Dahan, le chroniqueur nocturne de Libération, adepte des soirées trash et jet-set, et surtout fin connaisseur des musiques électroniques: leur collaboration, de 1994 à 1998, fournira peut-être les numéros les plus aboutis de l'histoire du magazine. Seul souci: si le journal est redevenu plus que recommandable, les chiffres de vente continuent de stagner...

Retour en force

Médiatiquement relégué au second plan par l'explosion des musiques urbaines et électroniques, le rock effectue un retour en force en 2001 avec des groupes comme les Libertines, les Strokes ou les White Stripes.

R&F saisit la balle au bond avant tout le monde, presse anglo-saxonne comprise: c'est le jackpot. Le journal se remet à se vendre plus que correctement, et par sa posture d'avant-garde retrouvée, plus personne, y compris ses détracteurs, ne s'aviserait de lui contester son statut de Bible contre-culturelle. Débute même une période assez étrange, où les (très) jeunes rockers français de la génération Naast ou BB Brunes voient en R&F et son increvable rédacteur en chef Manoeuvre une sorte de Godfather taille XXL faisant autorité en matière de tendance; situation inimaginable 15 ans auparavant.

Rock&Folk History

Pareil phénomène méritait bien une rétrospective. Compilant 500 couvertures du magazine, légendées par Philippe Manoeuvre qui les replace dans leur contexte socio-culturel, Rock&Folk History est sorti en octobre chez Albin Michel.

Iggy Pop lui-même, qui en signe la préface, l'avoue:"Mongroupe et moi, on vois doit une sacrée chandelle". Pour sûr: on doit être quelques milliers dans le même cas à avoir vu sa vie basculer grâce à la lecture de ce magazine, en passant d'une vie "normale" et rangée à un no man's land imaginaire saturé de couleurs et de sons..

Crée en 1966, R&F affiche 46 ans au compteur : bientôt un demi-siècle de bottes pointues, de rythmes barbares et de décibels saturés. Qui peut imaginer que l'aventure s'arrête en si bon chemin?

D'ici là, keep on writing in a free world, longue vie à R&F et merci pour tout.

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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