"Au-delà", de Clint Eastwood

Retour du cinéaste/acteur dans un film basé sur le paranormal, registre où on ne l'attendait pas vraiment.
13

Jusqu'à la fin des années 1980, Clint Eastwood était assimilé ( bien évidemment à tort) par la critique BCBG à une sorte de Chuck Norris bas du front exaltant les pires valeurs de l'Amérique profonde.

Il aura suffit d'un film en tant que réalisateur ("Bird", 1988) pour voir la même presse et souvent les mêmes journalistes retourner leur veste: depuis, Clint Eastwood ( 82 printemps cette année) fait figure de grand ancien, le seul réalisateur américain avec son comparse ( un peu) plus juvénile, et surtout plus européen, Woody Allen, assimilé à la lignée d'un John Ford.

Reprenant à son compte la stratégie mise au point par Robert Redford et perpétuée, à moindre échelle, par George Clooney ( "One for them, one for me", soit "un film pour les studios, un film pour moi"), Eastwood tourne de purs films de commande, des panouilles tout justes bonnes pour des sorties DVD mais engrangeant un max de billets verts comme "La Relève" ou "Créance de Sang" qui permettent, en retour, de réaliser les grandes fresques Eastwoodiennes comme "Mystic River" ou "Million Dollar Baby".

Retour de bâton?

Sans faire aucune comparaison avec Sofia Coppola ou, une fois de plus, Woody Allen, force est de constater que Clint Eastwood aura parfois bénéficié, comme ses deux collègues, de son statut de réalisateur/acteur désormais intouchable pour commettre des films...discutables.

Ainsi, la réussite totale, artistique, critique et commerciale, de "Gran Torino" ( assurément un des ses trois meilleurs films) aura permis de faire passer au moins deux films complètement râtés: un "Echange" grotesque, avec une Angelina Jolie insupportable et filmée avec les pieds; et "Invictus", fresque pseudo-humaniste gorgée de bons sentiments et de dialogues de Bisounours, l'homme nous ayant habitué à tout, sauf à livrer des films lourds comme des armoires normandes.

Pour son grand retour après ces deux échecs sans appel, on a donc légitimement frémi en lisant que Clint Eastwood allait s'atteler au...paranormal, genre, en tout cas sur le papier, a priori plus proche de l'univers d'un M.Night Shyamalan période "Incassable" que de celui de l'ex-Inspecteur Harry.

Puis le film, "Here After" ( "Au-Delà") est arrivé. Et on a jugé sur pièces.

Film choral

Reprenant à son compte le concept de film choral qui a donné le meilleur ( "Amores Perros", "21 Grammes") comme le pire ( tout Lelouche), Eastwood situe l'action initiale de son film dans trois endroits. D'où trois films différents pendant les trois quarts de la narration, qui finiront donc par se recouper.

Le film s'ouvre par une séquence spectaculaire( débauche de moyens rarissime chez un cinéaste aussi minimal qu'Eastwood) pendant laquelle une journaliste française (Cécile de France) échappe de peu au Tsunami de décembre 2004, épreuve d'où elle sortira transformée quant à sa vision d'une possible vie après la mort.

Deuxième action: Un ouvrier américain (excellent Matt Damon) fait tout son possible pour se débarrasser du don de médium qui lui gâche l'existence, y compris ( surtout?) dans ses relations amoureuses.

Enfin,quelque part en Angleterre, un pré-ado ne se remet pas de la mort accidentelle de son frère jumeau. Paumé, il va tenter de rentrer en contact avec lui dans l'au-delà via divers charlatans.

Difficile, à partir de là, de ne pas imaginer comment va évoluer l'action du film...

Résultat mitigé

Les parties anglaises et américaines du film fonctionnent totalement; avec surtout la dénonciation toute eastwoodienne des fourbes toujours prompts à arnaquer les paumés (ici, les médiums bidons se faisant du fric sur le dos de victimes trop crédules).

Le gros souci vient de la partie française du film: en voulant dépeindre un univers des médias et de l'édition totalement à côté de la plaque, Eastwod passe totalement à côté de son sujet et laisse une Cécile De France d'ordinaire très bonne actrice en roue libre jusqu'au dénouement final beaucoup trop prévisible.

Fils putatif?

Loin de se destiner à faire partie des grands classiques comme "Impitoyable" ou "Honky Tonk Man", mais loin surtout d'être indigne malgré le résultat mitigé obtenu à l'arrivée, "Au-Delà" montre qu'Eastwood peut aborder un genre cinématographique totalement nouveau pour lui et prendre encore le risque de se planter sévère.

Une idée à creuser à la vue de l'excellente prestation de Matt Damon dans le film: et si Eastwood avait trouvé là son fils putatif, l'équivalent de ce que sont respectivement Léo Di Caprio et Joaquin Phoenix pour Martin Scorsese et James Grey?

Une manière de passer le flambeau dignement pour Clint Eastwood qui, n'en doutons pas si sa bonne étoile hollywoodienne lui prête vie, santé et inspiration, n'a pas fini de nous montrer qu'à bientôt 82 ans, le "poor lonesome cowboy" n'est pas prêt de raccrocher les gants.

Sur le même sujet