Aurélien Bellanger, "La Théorie De L'information"

Chaque rentrée littéraire comporte son roman phénomène: et si, en 2012, c'était au tour d'Aurélien Bellanger de décrocher la timballe?

Héritage

C'est le revers de la médaille: avoir été, à un moment ou un autre et quelque soit le style d'expression, au top de l'avant garde artistique, vous assure immanquablement un héritage...Pas toujours heureux.

L'exemple le plus frappant, en France, est celui de Serge Gainsbourg: pour avoir explosé les codes en vigueur dans une chanson française prisonnière des contraintes très formelles de sa tradition littéraire, le génial auteur de "La Ballade De Johnny Jane" a vu surgir, en particulier après sa disparition, une flopée d'héritiers autoproclamés ne retenant que les facilités, approximations et caricatures d'un style fulgurant. Sauf que...multiplier les réfèrences soi-disant littéraires, les jeux de mots foireux et le franglais, le tout sous forme de talk-over détaché, ne permettra jamais à MC Solaar, Grand Corps Malade ou Abd al Malick d'arriver à la cheville de leur maître à penser-sauf en envisageant qu'un peintre qui ferait exprès de peindre n'importe quoi n'importe comment donnerait forcément du Picasso...

Houellebecq

En cette fin août, en pleine rentrée littéraire, c'est au tour de Michel Houellebecq de se découvrir un fils putatif. Quoi de plus normal si on songe que l'auteur est sans nul doute, avec Virginie Despentes, celui qui aura le plus contribué à précipiter la littérature française dans un profond renouveau à partir du milieu des années 1990?

Sauf que là, au contraire de l'exemple précédent, la greffe prend: né en 1980 à Laval, Aurélien Bellanger signe un premier roman (après un essai en 2010 sur...Michel Houellebecq, on y revient plus tard) chez Gallimard, "La Théorie De L'information" , qui fait le buzz de la rentrée et s'inscrit pile dans les pas de l'auteur au regard de Droopy; quelque chose comme un mix entre "les Particules Elémentaires" et "L'extension Du Domaine De La Lutte"" .

"Renaissance"

Montant s'inscrire en fac de philo à Paris juste après avoir décroché son bac, Aurélien Bellanger commence à écrire, pour lui, en parallèle. En 2000, la lecture du recueil de poèmes de Michel Houellebecq, "Renaissance" , lui assène une gifle monumentale, à tel point que, de premiers romans aussi peu aboutis qu'immanquablement refusés, le jeune écrivain finit par signer en 2010 un essai, "Houellebecq, Un Ecrivain Romantique" qui serait resté totalement confidentiel s'il ne lui avait pas permis de se faire remarquer par Gallimard.

Le discours tenu par la maison d'édition est simple: le garçon est prometteur et a du talent, mais doit trouver le bon sujet qui lui permettra de signer un vrai premier roman.

Réseaux télématiques

Août 2012, le résultat est là: "La Théorie De L'information" narre le parcours et l'ascension d'un certain Pascal Ertranger, de gamin esseulé et renfermé voyant le jour en 1967, à son règne sans partage sur les réseaux télématiques français dans un premier temps, puis sur le web dans le courant des années 2000.

Librement inspiré du parcours et de la personnalité de Xavier Niel, le fondateur de Free, le personnage de Pascal Ertranger est surtout le véhicule prétexte à passer en revue toute une époque, passant de l'invention du Minitel à l'arrivée des terminaux mobiles et consacrant une nouvelle société ne jurant plus que par les progrès techniques(les inventions successives du Minitel Rose, de l'annuaire inversé, puis de Demon, ici le plus rentable des opérateurs internet français) et la réussite individuelle à tout prix imposant (via des personnages réels comme Pierre Bellanger, Thierry Breton, Jean-Marie Messier ou Nicolas Sarkozy) le règne sans partage d'une culture foncièrement individualiste.

Limite autiste

Alternant les points narratifs et les points techniques voire scientifiques, et se rapprochant ainsi de son modèle Houllebecq dans "Les Particules Elémentaires" , Aurélien Bellanger parvient à signer le portait d'un antihéros, ni antipathique ni foncièrement sympathique, mais étant resté malgrè la richesse et le succès le jeune garçon limite autiste qui, dans son adolescence, souffrait d'asthme et alignait les échecs sentimentaux-approche désenchantée et désabusée de la réussite et du bonheur là encore très inspirée de l'univers de l'auteur de "Plateforme" .

Mais si l'auteur déclare s'être volontiers inspiré de Xavier Niel pour construire son personnage principal, on pense davantage à une autre figure, icône des nouvelles technologies, récemment disparu...

Steve Jobs

Dépeint comme un homme solitaire,introverti et réservé, à l'apparence passe-partout et au look informe, le héros du livre renvoie bien sûr à Steve Jobs, le fondateur de Apple décédé en octobre 2011.

Dans les deux cas, le fait d'avoir contribué à développer la connection à distance entre particuliers aura paradoxalement conduit à laisser les inventeurs végéter dans une solitude dont on ne sait si elle aura été choisie ou subie: après tout, que reprèsentent Facebook et autres réseaux pour inadaptés sociaux, avec ces milliers d'amis virtuels effacables d'un clic, si ce n'est le triomphe du repli sur soi et une étape supplémentaire dans la marche vers la fin du lien social?

A l'heure où Amazon et le livre numérique s'affirment comme les modèles de réussite économique dominants, le parcours et l'oeuvre de Pascal Ertranger n'en prennent que plus de relief...

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