Black Swan, Darren Aronofsky

Retour du cinéaste avec son meilleur film depuis "Requiem For A Dream".
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Cinéaste culte

lorsqu'il apparait en 1999 avec "Pi", Darren Aronofsky crée la surprise: effets "auteurisants", esthétique "indie et arty", celui-ci aurait pu se contenter de cloner à l'infini la formule et ainsi devenir un nouvel ersatz de David Lynch comme il en existe tant.

Sorti en 2001,"Requiem For A Dream" change complétement la donne et le propulse cinéaste culte: dix ans après, on connait encore des gens qui ne se sont jamais remis de cette descente aux enfers au pays des addictions et conduites à risques en tout genre qui avait en outre l'intelligence et l'honnêteté d'affirmer que les effets les plus néfastes et dangereux des drogues n'étaient pas forcément à chercher du côté des substances illicites...

Puis l'étoile d'Aronofsky pâlit: de projets avortés ( un remake de "Robocop", la réalisation de "Batman Begins") en concepts poussifs ( "The Fountain", méli-mélo grotesque et limite gênant avec un Hughes Jackman remplaçant en catastrophe, dans tous les sens du terme, un Brad Pitt ayant quitté le navire avant naufrage), Aronofsky semble perdre ses galons.

A la Brando

En 2009, pour "The Wrestler", Mickey Rourke incarne Randy Robinson, ex-star du catch qui survit en combattant dans les tréfonds de l'Amérique prolétarienne, vivant seul dans un mobile-home aussi défraichi que lui, sans argent, sans avenir et dans la plus totale solitude.

Renvoyant à sa propre chute personnelle et professionnelle, la prestation de Mickey Rourke est bouleversante, atteignant des sommets que seul un Brando tutoyât jadis. La non-obtention de l'Oscar du meilleur acteur semble toujours inexplicable avec le recul, mais le succès artistique et commercial du film contribue-t-il au moins à ce que Aronofsky se repositionne comme cinéaste qui compte.

Corps en souffrance

Dans "Black Swan", Nina ( formidable Nathalie Portman, on y reviendra) est une danseuse du New York City Ballet faisant tout pour incarner le rôle principal du "Lac Des Cygnes" que s'apprête à livrer Thomas, metteur en scène ambigu.

Sur son chemin, la troublante Lily, rivale assumée, qui semble la harceler. Où se situe donc la frontière entre harcèlement, paranoïa et schizophrénie?

Reprenant la thématique chère au réalisateur des corps en souffrance, "Black Swan" est bien plus qu'un film relatant la quête de perfection artistique d'une danseuse prête à s'imposer les pires souffrances physiques et mentales afin d'arriver à son but.

Ici, il s'agit d'une jeune fille trop lisse et effacée qui désire faire émerger son côté noir et sombre, pour pouvoir enfin l'accepter, au risque de se brûler les ailes.

Au registre des références, on en notera deux évidentes, complètement assumées: "Répulsion" de Polanski ( pour le côté aliénation de la personne désirant sortir de son cocon) et "Carrie" de De Palma ( via la très flippante mère étouffante de Nina qui lui fabrique un carcan mental sur lequel elle est sommée de calquer son quotidien).

Phoenix Noir

Quiconque s'étant un jour intéressé aux Comics Marvel aura été marqué par la saga du Phoenix Noir, grand moment de la saga des X-Men.

C'est visiblement le cas de Darren Aronofsky, qui propose pour le coup de troublants clins d'oeil: tout le film, du conditionnement très personnel de Thomas ( surprenant Vincent Cassel) à la métamorphose finale de la lisse et introvertie jeune fille en son double noir et maléfique, renvoie à la BD, au point de voir purement et simplement une séquence transposée telle quelle.

Lorsque Thomas porte un toast en l'honneur de la nouvelle reine de la danse lors d'une soirée guindée, on pense immanquablement à l'intronisation du Phoenix Noir dans la société secrète du Club des Damnés. Belle référence pour un film qui oscille entre thriller fantastique, perte des repères et quête d'identité personnelle.

En route vers l'Oscar?

Si "Black Swan" réjouira celles et ceux qui avaient été enthousiasmés par la réalisation style coup de poing de "Requiem...", c'est surtout sur la direction d'acteurs qu'il faudra revenir.

Lorsque Vincent Cassel surgit lors de sa première scène, metteur en scène manipulateur et pervers et accent français à couper au couteau, on a soudain très peur pour sa crédibilité. Puis on se ravise immédiatement: rarement Cassel aura été aussi bien dirigé, comme d'ailleurs une Wynona Rider méconnaissable et troublante en danseuse déchue.

Et il faut bien sûr insister sur le travail de Nathalie Portman: actrice d'ordinaire lisse et convenue, elle décroche là le rôle de sa carrière, comme Sharon Stone dans "Casino".

Mal à l'aise ou minaudant devant son prof de danse, s'entrainant sans relâche dans l'optique de décrocher le rôle de sa vie, rentrant bourrée devant sa mère après une virée destroy dans le New York interlope, luttant ( au propre et au figuré) avec sa rivale Lily ou se faisant draguer par des lourdauds dans un bar, perdant entre cinq et dix kilos et suivant un entrainement de pro afin d'être la plus raccord possible, Nathalie Portman est confondante d'aise et d'efficacité quelque soit le registre abordé.

Si cette machine à fric totalement inutile que représente les Oscars ( comme n'importe quelle cérémonie de ce style) ne veut pas se décrédibiliser auprès de ses derniers fidèles, une seule chose à faire: qu'on file la fichue statuette à Portman.

Meilleure actrice ou prix spécial, on s'en moque: qu'on lui file la statue.

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