Bobby Womack, "The Bravest Man In The Universe".

Produit par Damon Albarn, le vétéran soul signe un album de haute facture.

Connection

Bon connaisseur des valeurs sûres, Damon Albarn avait eu l'idée de faire appel à Bobby Womack pour trois participations vocales sur les albums "Plastic Beach" et "The Fall" de Gorillaz.

La collaboration n'est pas seulement le simple témoignage du bon goût de l'ex frontman de Blur, mais aussi un moyen d'établir une connection entre le vétéran soul et la génération issue des années electro n'en finissant pas de payer son dû aux grands anciens.

Justice rendue: le chanteur, né en 1944 à Cleveland, fait partie des derniers pionniers vivants de la musique noire américaine, mais à qui l'histoire n'a pas (encore) laissé la place légitime qui lui revient.

Sam Cooke

Issu d'un milieu modeste, Bobby Womack fait partie du groupe de gospel formé par ses frères. Lors d'une tournée, les Womack Brothers font la connaissance de Sam Cooke qui s'entiche du jeune Bobby, au point de lui confier le rôle de guitariste de son groupe en 1964.

Le disciple marche tant et si bien dans les traces de son maitre qu'à la mort de ce dernier, Bobby Womack décide de prendre la relève: de fait, des titres comme "What Is This" , "It's Gonna Rain" ou "More Than I Can Stand" placent Womack dans la position de challenger crédible de Al Green ou Marvin Gaye.

Velours

Alors que Janis Joplin ( sur l'album "Pearl" ) et Sly Stone (sur le manifeste et tour de force "There's A Riot Goin' On" ) s'arrachent ses services, Bobby Womack, qui doit jusqu'à présent son plus gros carton via...les Rolling Stones et leur reprise de "It's All Over Now" , enregistre des albums comme "Understanding" et "Communication" ; parfaits écrins dans lesquels sa voix de velours peut prendre toute sa dimension.

1972 aurait pu être la grande année du chanteur: le film "Across 110th Street" , dont il signe la chanson éponyme, est un carton et sera exhumée 25 ans plus tard par Quentin Tarantino pour son très référentiel "Jacky Brown".

Las: C'est aussi le moment où le chanteur s'accroche gravement aux drogues dures, début d'un trou noir de plus de vingt ans pendant lesquels divers projets (comme Womack & Womack, gros succès commercial de la seconde moitié des années 80) lui sortiront plus ou moins la tête de l'eau.

Resurrection

Fidèle en amitié, Keith Richards n'a pas oublié que Bobby Womack avait, à de très nombreuses reprises, remplacé Mick Jagger au pied levé pour poser les voix sur les compos de ce qui allait devenir l'album "Dirty Works" des Stones: au miieu des années 80, les Stones sont ravagés par de violentes querelles fratricides entre Keith Richards et Mick Jagger, au point que ce dernier ne se rend plus qu'épisodiquement en studio avec ses comparses. Bobby Womack réussira au moins à souder le groupe en permettant à un album d'exister.

Juste retour des choses, Keith Richards, ainsi que Stevie Wonder, participera donc à "Resurrection" , premier vrai album digne de ce nom de Bobby Womack depuis des lustres en 1994, sans toutefois atteindre la réussite commerciale à laquelle il pourrait prétendre.

Remis en scelle par Tarantino, Bobby Womack attendra donc sa participation à deux projets de Gorillaz pour que Damon Albarn, leader du collectif, ne se décide à lui produire un vrai album.

Soul contemporaine

Enregistré entre Londres et New York, Damon Albarn a produit les 10 chansons de l'album, "The Bravest Man In The Universe" , naviguant entre electro moderne et soul contemporaine.

Privilégiant les nappes de synthé aériennes et les lignes de basse quasi techno sur la plupart des titres, Damon Albarn, encore une fois en fin connaisseur des classiques de chez Stax ou Atlantic, met en avant la mélodie et la voix intacte du chanteur: l'auditeur évolue dans un territoire balisé, entre Isaac Hayes et Gil Scott-Heron, auquel le titre "Stupid" rend justement hommage en samplant un extrait de la voix de l'artiste disparu l'an passé.

Balançant constamment entre classicisme et modernité, l'album réserve de belles échappées artistiques qui pourraient voir s'étrangler les ayatollahs de la soul classique: "Jubilee" ou "Love Is Gonna Lift You Up" , avec leur rythmique synthètique, sont plus proches de la jungle et du drum & bass que de Sam Cooke et Aretha Franklin; et la chanson donnant son titre à l'album, avec sa partie de chant bouleversante, est un pur monument de soul mutante que ne renierait pas Tricky s'il se produisait en version electro-acoustique.

Renaissance

Belle illustration de cet équilibre perpétuel entre tradition et modernité, les invités de l'album: Fatoumata Diawara, sur "Nothin' can Save Ya" assure le lien entre soul américiane et racines africaines tandis que, enfin débarrassée de ses fanfreluches mode et toc, Lana Del Rey, sur "Dayglo Reflection" , avec sa voix lascive et traînante, prend la dimension Lynchienne qu'on sentait en elle, comme un écho lointain à un personnage sorti d'un cabaret de "Twin Peaks".

Vraie prise de risque artistique et vrai hommage à son égard de la part de son producteur, "The Bravest Man In The Universe" pourrait être à Bobby Womack ce que les "American Recordings" produits par Rick Rubin furent pour Johnny Cash: une renaissance artistique autant qu'un disque crépusculaire. Dans les deux optiques, il n'y a plus qu'à souhaiter que le grand public réponde présent: un vrai succès commercial pour cet album de haute facture serait la plus belle récompense pour un artiste majeur et méconnu au soir de sa carrière.

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