"Bye Bye Blondie", Virginie Despentes

Douze ans après son très controversé "Baise Moi", Virginie Despentes adapte elle-même sur grand écran un autre de ses romans.
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Ordre moral

A de nombreuses reprises lors de ses chroniques, l'auteur de ces lignes n'a pas raté une occasion d'exprimer tout le bien qu'il pensait de Virginie Despentes.

Son radicalisme et son refus du compromis, et bien évidemment son style très imagé, nerveux et direct comme l'un de ces titres de punk-rock qui l'a construite, font d'elle le chef de file de la nouvelle génération de la littérature française qui a entièrement remis à plat les canons esthétiques du genre au début des années 1990.

Aussi s'était-on précipité dès le jour de la sortie en salle du film "Baise-Moi" en juin 2000, adaptation sans concession aucune par Despentes elle-même de son premier bouquin éponyme. Heureusement, puisque quelques jours après, et fait unique jusque-là en France, le Conseil d'Etat retirait purement et simplement le film de l'affiche; le jugeant "illégal" , puisque ne tombant pas sous la classification "X" qu'il était censé mériter.

En pleine avancée des droits sociaux, comme le PACS, et la libération toujours plus importante des minorités sexuelles, le retour à l'ordre moral avait frappé, et on se retrouvait projeté dans un saut en arrière digne des années Giscard quand "Le Dernier Tango A Paris" (certes bien moins radical...) était jugé comme pervers et immoral par les tenants de la majorité morale et religieuse.

Touche punk

Légèrement douchée par cette première expérience derrière la caméra (on le saurait à moins), Despentes se consacre alors exclusivement à la littérature. De "King Kong Theory" en "Apocalypse Bébé" , elle continue de publier les ouvrages et romans qu'on attend d'elle et de son niveau: la parfaite incarnation du féminisme punk 2.0 en somme, radicale et rentre-dedans.

Entre temps, Despentes cède les droits de deux de ses bouquins pour des adaptations grand écran. Réalisés n'importe comment et totalement dénaturés, à peine bons pour une seconde partie de soirée sur M6 et palmes d'or du nanar dans le style comique involontaire, "Les Jolies Choses" et "Teen Spirit" sont de telles catastrophes que Despentes refuse de faire la promo des films et s'en désolidarise par voie de presse: comment faire vivre la touche punk omniprésente dans ses écrits quand on calibre un projet pour en faire un produit de consommation grand public radicalement opposé à son éthique initiale?

Love story

Paru en 2004, "Bye Bye Blondie" est considéré par beaucoup comme l'un des meilleurs bouquins de Virginie Despentes. C'est en tout cas celui où elle se livre le plus, en romançant à peine son passé de punkette zonant dans l'underground nancéen, son milieu d'origine.

Aussi, lorsqu'il est question d'adaptation ciné, et n'ayant nullement envie d'enchainer un troisième échec, l'auteur décide de repasser derrière la camèra en imposant ses conditions.

Dans "Bye Bye..." , le livre, il est question d'une love story entre un couple hétéro s'étant aimé à l'adolescence et se retrouvant 20 ans plus tard: lui est devenu quelqu'un à Paris, tandis qu'elle est restée scotchée à sa vie précaire à Nancy. Dans le film, la love story est toujours là, mais elle a désormais pour protagonistes deux femmes. Adolescentes punks ayant poussé dans les années 80, la désormais star de télé (Emmanuelle Béart) et l'éternelle marginale adepte de l'attitude rock'n'roll (Béatrice Dalle) vont se retrouver et se déchirer dans une relation explosive et destructrice.

Scènes d'amour

Si on est moyennement convaincu par la partie où une Béatrice Dalle rentre-dedans déboule dans le milieu chic et glamour de la télé parisienne avec la légéreté d'un élèphant dans un magasin de porcelaine, en enchainant les poncifs, on est beaucoup plus touché par les scènes de séduction entre les deux actrices qui, habillement dirigées, ne tombent jamais dans le cliché du film pour mâles hétéros fantasmant sur les scènes d'amour entre belles femmes: lorsqu'elles se toisent, se fuient et se déchirent pour mieux se retrouver et se recoller, aucune vulgarité ni voyeurisme; juste de la séduction et de la sensualité.

Flash back

Mais c'est l'autre partie du film, montée en parallèle, qui emporte le morceau: retraçant sous forme de flash back l'adolescence des deux jeunes filles, entre séjour en hôpital psychiatrique et virée punk destroy, les rôles de Béart et Dalle adolescentes sont joués par deux jeunes et formidables comédiennes: Clara Ponsot et surtout Soko, surtout connue jusque-là pour son folk de qualité, y vont à l'énergie et incarnent totalement les punkettes de l'époque renversant la table dès que possible; vision plus que plausible de la façon dont Despentes et Dalle ont traversé le milieu des années 1980 tel que décrit dans le film.

En outre, impossible pour qui aura vécu cette époque de ne pas se tortiller sur son siège à l'écoute de la bande-son de l'époque, entre Parabellum, La Souris ou les Béruriers Noirs; une époque ou les radios libres n'étaient pas encore totalement formatées et savaient proposer des programmes différents à des ados refusant de rentrer dans le moule.

Clin d'oeil

Comme en écho à sa première réalisation en 2000 où elle tenait le rôle principal, Despentes rend hommage à sa façon à l'ex hardeuse Karen Lancaume, suicidée en 2005, via les apparitions des charismatiques Coralie Trinh Thi et Nina Roberts, également anciennes actrices de films X.

Si les réalisateurs dits traditionnels rechignent à donner de vrais rôles aux vedettes du porno, Despentes ne l'entend pas de cette oreille et distille en creux sa vision du féminisme et son respect jamais démenti des marginaux de toute sorte.

Un film peut-être inégal, définitivement moins bon que le bouquin dont il est tiré, mais qui en ces temps de moralement et politiquement correct, fera du bien à tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le projet de société vanté par les candidats les plus réactionnaires à la Présidentielle. ce qui fait encore, heureusement, pas mal de monde.

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