"Chorus", émission culte

Superbe cadeau pour les amateurs de rock : parution d'un coffret dvd de la première émission musicale d'Antoine De Caunes, diffusée sur A2 de 1978 à 1981.
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Imaginez que vous êtes ado, en France, à la fin des années 1970. Que vous habitez une petite ville en province. Que vous aimez le rock.

Qu'avez-vous à disposition ? Une ou deux émissions de radio, la lecture quasi religieuse de Best ou Rock'n'Folk et...plus rien à la télé depuis l'arrêt de "Pop 2" et "Bouton Rouge", programmes pionniers en matière de binaire.

Messe dominicale

Amateur bien connu de Rock ayant déjà travaillé sur des documentaires musicaux et pigiste à Rock'n'Folk, Antoine De Caunes propose au réalisateur Claude Ventura d'unir leur savoir-faire pour pallier l'absence de programme rock à la télé.

En 1978, en plein giscardisme triomphant dont le règne est scandé par la variété franchouillarde squattant les ondes à longueur d'année, ce n'est pas un mince exploit que d'obtenir une case hebdomadaire mettant à l'antenne Undertones ou Jam.

Placé entre la messe dominicale et les infos, "Chorus" branchera toute une génération de (pré) ados (et certains parents! ) sur le courant électrique.

Eclectisme et esprit potache

Ouvert et cultivé, maitrisant aussi bien la Country de Waylon Jennings que l'esprit Batcave de Bauhaus, De Caunes n'a aucun mal à trouver un fil directeur à son émission dont le concept est aussi simple qu'efficace : filmer en live et au plus près artistes et groupes, au Palace (incontournable lieu nocturne de l'époque) et au beaucoup plus cosy Théâtre de L'Empire.

Reste à trouver un présentateur. Une fois de plus, De Caunes vise juste : plutôt que de mettre à l'antenne un rocker pur jus, perfecto et lunettes noires cachant les cernes de ses nuits d'excès, il cherche quelqu'un jouant la proximité, avec une touche d'ironie un peu décalée.

Bassiste du groupe Au Bonheur Des Dames , c'est Shitty Telaouine qui se colle à la première pour un résultat disons...mitigé.

De Caunes revoit sa copie et confie le bébé à Patrice Blanc-Francard, ex-présentateur de "Pop 2".

Second échec : doctoral, didactique, l'animateur est plus proche de la ligne austère qui fera le succès des Inrockuptibles, première mouture 10 ans après, que de l'esprit potache, proche du téléspectateur et décalé souhaité par De Caunes.

Formule gagnante

N'ayant pas spécialement envie de connaître un troisième échec, la production et la chaîne demandent alors à De Caunes de se coller lui-même à la présentation.

D'abord très réfractaire à cette injonction, il aura l'excellente idée d'incruster dans sa présentation un certain Jacky, attaché de presse chez Phonogram, pas encore rattaché au Club Dorothée, dont la seule présence gaguesque et muette est un ressort comique à elle seule.

La bonne formule est trouvée et tiendra trois saisons. On la retrouvera affinée et décomplexée dans son successeur "Houba Houba", mythique programme des "Enfants Du Rock" , et permettra à De Caunes de tester un esprit qu'on n'a encore vu...nulle part ailleurs.

Hormis les qualités de sa présentation et l'habillage résolumment avant-gardiste par le collectif Bazooka (on hallucinne de tant d'inventivité 30 ans après), "Chorus" est evidemment remarquable de par sa programmation. Les valeurs sûres ( ZZ Top, Trust, Police) cotoient les espoirs de l'époque (Pogues, Clash, Stray Cats) et permet à chacun, quels que soient ses goûts en matière de rock, d'y trouver son compte.

Rock et tv en 2010 ?

Tout à fait bizarrement, la France semble être un des très rares pays au monde où le rock à la télé en 2010 se trouve plus marginalisé qu'en 1978.

De "Pop 2" au "Rock press Club" en passant par "Rapido" et "Megamix", de 1970 au milieu des années 2000, malgré quelques trous noirs, l'amateur de rock pouvait trouver sa dose hebdomadaire d'électricité. Mieux : l'esprit rock trouvait preneur dans le 13h d'Yves Mourousi recevant Motorhead ou Iggy Pop ou, bien sûr, dans les meilleures émissions de Thierry Ardisson.

Au royaume de la TNT et son abyssal réservoir à conneries, le téléspectateur se retrouve comme par magie en...1960, du temps où seul un Johnny était le seul citoyen rock ayant droit de cité au milieu de Maurice Chevalier et Dalida.

Les têtes ont changé, les noms aussi : Mireille Mathieu s'appelle Chimène Badi, Cloclo se nomme M.Pokora et "Taratata" verse bien trop souvent dans la promo lisse et sans envergure. Et "Chorus" manque cruellement.

Au fait : la messe dominicale, elle, est toujours diffusée.

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