"Cosmopolis", David Cronenberg

Adaptation vaine sur grand écran du roman de Don de Lillo par le cinéaste canadien.

Traumatisme

Lorsque Don de Lillo publie son roman "Cosmopolis" en 2003, les Etats-Unis digèrent à peine le traumatisme né des attentats du 11 septembre 2001: entre paranoia sécuritaire et nationalisme exacerbé attisés par l'administration Bush, les Américains semblent avoir perdu leurs repères et vaciller sur leurs fondements démocratiques.

Le livre de l'auteur culte de "Outre Monde" a pour seul ressort un synopsis aussi basique que gonflé: coincé dans sa limousine une journée, un golden boy cynique et arriviste (pléonasme?) y symbolise toute la vanité et la déliquescence du monde ultra-libéral; monde arrivant à la fin d'un cycle selon de Lillo.

Avec ses obsessions fétichistes et anarchisantes, "Cosmopolis" semblait être un matériau en or pour une adaptation cinéma signée David Cronenberg.

Cap difficile

L'adaptation d'un roman (sans même parler d'une bande dessinée!) n'est jamais chose facile: chaque lecteur se fait son propre film intérieur en prêtant les traits, physiques et caractériels, aux héros d'une histoire, et sont de ce fait légitimement déçus lorsqu'ils voient que le résultat à l'écran n'est pas conforme à leur film.

Le cap de l'adaptation est encore plus difficile à passer quand le roman en question jouit d'une réputation culte; et le tout récent "Sur La Route" de Walter Salles d'après le chef d'oeuvre de Kerouak, ni vraiment râté mais surtout loin d'être réussi, est bien là pour le prouver...

Cinéaste à l'univers très marqué et aux obsessions récurrentes (sexe, mort, fétichisme), David Cronenberg a déjà adapté trois films, avec brio: "Dead Zone" (1983), d'après Stephen King, et surtout "Le Festin Nu" (1991) d'après le roman de William Burroughs comme le fameux "Crash" (1996) de J.G. Balard; deux paris totalement casse-gueule d'où Cronenberg sort vainqueur haut la main, et on peut même dire que dans la série "adaptation réussie de romans jugés inadaptables", seul Terry Gilliam fera mieux avec sa version bluffante du "Las Vegas Parano" de Hunter S.Thompson.

Erik Paker

Dans la version cinéma de "Cosmopolis" , le yuppie Erik Paker est incarné par Robert Pattinson, étiqueté acteur pour minettes depuis son explosion dans le carton mondial "Twilight".

Le choix de l'acteur principal a failli créer une onde de suicides collectifs chez les fans hardcores du réalisateur, tant les deux univers semblaient diamétralement opposés, et on est effectivement perplexe devant le résultat final...

Dialogues interminables

Commençant par une séquence prometteuse très inspirée de l'univers de l'auteur Breat Easton Ellis, dans laquelle un Paker auto-centré et superficiel se dit en quête d'un coiffeur alors que plane une menace d'attentat sur le Président des Etats-Unis en visite en ville, le film se perd très vite dans des dialogues interminables n'étant que bavardages et remplissage, ou en situations faussement subversives, à l'image des apparitions récurrentes des révolutionnaires prônant l'instauration d'une nouvelle monnaie ou de pseudo femmes fatales défilant dans la limousine d'un Paker/ Pattinson aussi peu concerné par son jeu que Cronenberg par sa mise en scène, et qui signe là, pour le coup, le plus mauvais film de toute sa carrière.

Happening

Rare bonne surprise de ce film interminable et vain, le happening hallucinné de Mathieu Amalric en clone américain de l'entarteur belge Noël Godin: en à peine quatre minutes, l'acteur français montre qu'il est bien l'un des meilleurs acteurs de sa génération et du niveau de ses modèles anglo saxons.

Fasciné par les activistes et à la pointe de la modernité, dont "Vidéodrome" (1982) reste l'exemple le plus parlant (et probablement son meilleur film à ce jour), Cronenberg passe non seulement à côté de son sujet, mais perd aussi une occasion en or de donner sa vision de l'autre Amérique, celle des contestataires et de la radicalisation qui s'exprime en ce moment de façon de plus en plus soutenue et audible, aussi bien à travers le mouvement des Anonymous que dans celui des Occupy Wall Street, et qui se retrouve ici totalement sous exploitée.

Electrochoc

Très loin de 1996, lorsque "Crash" avait été l'électrochoc indispensable à un festival de Cannes pliant trop souvent sous le poids de l'académisme et des conventions, c'est un Cronenberg en roue libre (jeu de mots!) , totalement méconnaissable dans sa réalisation, que nous révèle le cru 2012.

Les fans du cinéaste canadien n'y trouveront pas leur ration d'exigence artistique habituelle, sans parler des admiratrices en herbe de Robert Petterson qui devraient rester plus que sceptiques à la vue de leur idole réclamant une dose de taser à sa garde du corps, "pour voir ce que ça fait".

Après tout, si même un mauvais film peut les ammener à un cinéma plus exigeant que de ridicules pantalonnades type "Twilight" , tout ne sera pas complètement perdu...

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