"De Rouille Et d'Os", Jacques Audiard

Le sixième film du réalisateur, sorti jeudi dernier, a-t-il de sérieuses chances de remporter la Palme d'Or à Cannes dimanche prochain?
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Cinéaste rare

Né en 1952, fils du dialoguiste français le plus connu, Jacques Audiard réalise son premier film en 1994.

En dehors du fait qu'il offre à Mathieu Kassovitz son premier rôle marquant, "Regarde Les Hommes Tomber'" pose les bases des grands thèmes chers à Audiard: vengeance, honneur, critique sociale, déchéance et rédemption.

Avec six films en presque vingt ans, Audiard s'inscrit dans la lignée des cinéastes rares, mais se situant à l'exact opposé d'un Léo Carax incapable de réitérer son premier coup d'éclat et s'installant dans la prétention auteurisente la plus vaine: "Un Héros Très Discret" (1996), "Sur Mes Lèvres" (2001, et meilleur rôle de Vincent Cassel), "De Battre Mon Coeur S'est Arrêté" (2004, probablement son meilleur film à ce jour) et "Un Prophète" (2009) sont tous, dans des styles diamétralement opposés, des coups de maître dans l'univers trop souvent lisse et formaté du cinéma français et du niveau d'un Scorcese.

Uppercut

En 2009, Audiard avait loupé de peu la Palme d'Or à Cannes avec "Un Prophète" qui avait été l'uppercut nécessaire à un festival en perte de vitesse par rapport aux manifestations de Berlin et Toronto .

Le triomphe critique et commercial du film viendra rattraper la déception de n'avoir récolté "que" le Grand Prix du festival cannois et imposera légitimement, dans le rôle principal, Tahar Rahim dans la cour des acteurs qui comptent.

Changement de cap

De retour à Cannes en compétition officielle cette année, Jacques Audiard s'offre pour sa sixième réalisation un changement de cap supplémentaire; confirmant sa volonté de changer d'univers à chaque nouvelle réalisation.

Sorti en salle simultanément à sa projection cannoise, "De Rouille Et d'Os" a pour sujet la relation tourmentée entre Ali (Matthias Schoenaerts), précaire paumé, et Stéphanie (Marion Cotillard), dresseuse d'orques dans un parc d'attraction.

Précaire et perdu

Hébergé par sa soeur dans une banlieue glauque de la Côte d'Azur, Ali a à sa charge son fils Sam.

Précaire et perdu, sans emploi et sans bagage social et culturel, Ali dégote un job dans une entreprise de sécurité. Videur dans un night club, il fait la connaissance de Stéphanie, victime d'une agression. Cette dernière lui donne son numéro de téléphone après qu'il l'ait raccompagnée chez elle.

Quelques jours plus tard, Stéphanie est victime d'un terrible accident dans le parc d'attraction où elle travaille et se réveille amputée des deux jambes...

Thérapie

Désormais handicapée, Stéphanie recontacte Ali. De fil en aiguille, la relation entre les deux protagonistes va passer de la camaraderie à la complicité, et de la complicité à une romance ambigüe.

Avec un tel synopsis a priori casse-gueule, Audiard évite non seulement de tomber dans le larmoyant et le misérabilisme inhérants à ce genre de scénario en y insuflant parfois quelques touches d'humour (le code "opé" entre Ali et Stéphanie fera date), mais sublime son histoire en tirant le portrait de deux figures cassées par les épreuves de la vie: Ali par la précarité galopante et la non-maitrise du langage, et Stéphanie par sa vie désormais brisée.

Portrait social

Au-delà de l'histoire d'amour (bouleversante) et du portrait psychologique tout en finesse se dresse un troisième film, le plus intéressant et le plus pertinent: un portrait social de la France des inégalités où, à quelques mètres des dorures de Cannes ou Antibes, s'entasse une faune toujours plus précaire; avec ses smicards virés de leur travail de caissière pour avoir osé emporter à leur domicile des yaourts périmés, ou de paumés réduits à devoir boucler les fins de mois en improvisant des combats de boxe clandestins rapportant, au mieux, quelques centaines d'euros.

Maitrise technique

On n'insistera pas encore assez sur les qualités de réalisateur de Jacques Audiard, sa maitrise technique plongeant le spectateur en pleine immersion: en temps normal, un cinéaste filmant des orques sautant dans l'eau au ralenti et accompagnant le tout d'une musique lounge aurait 95% de chance de paraitre prétentieux ou ridicule. Filmée par Audiard, la scène est tout simplement magnifique.

Mais c'est bien sûr, comme à chaque fois chez Audiard, la direction d'acteurs qui emporte le morceau: débarrassée des chichis et des tics de sa prestation surestimée de "La Môme" , Marion Cotillard décroche ici tout bonnement le rôle de sa vie, comme avant elle Sharon Stone dans "Casino" ou, plus récemment, Nathalie Portman dans "Black Swan".

Spectre d'émotions

Aussi parfaite en femme de tête et dominatrice (le début du film) que bouleversante en rescapée d'un terrible accident la condamnant, tout du moins dans un premier temps, à fuir le regard des autres pour mieux se reconstruire, Marion Cotillard balaie un spectre d'émotions assez ahurissant qui devrait en toute logique déboucher sur plusieurs prix d'interprétation.

A noter également le soin particulier accordé aux seconds rôles et à l'univers viril du milieu où évolue Ali, rappellant ici l'univers d' "Un Prophète" et se rapprochant du cinéma d'un James Gray, période "La Nuit Nous Appartient" , en particulier dans les scènes de vie nocturne.

Palme d'Or?

Trop attendue, trop logique,il se pourrait malheureusement que la Palme d'Or ne soit pas attribuée au film dans quelques jours; à l'image de l'ultra favori "Old Boy" en 2004 qui s'inclina devant le "Fahrenheit 9/11" de Michael Moore.

Aussi aberrant qu'il pourrait être, ce choix pourrait laisser place, a minima, au Grand Prix de la Mise en Scène et/ou au prix d'Interprétation Féminine. Ce qui mettrait tout le monde d'accord et ne serait que justice.

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