Fin De Concession de Pierre Carles

Retour du franc-tireur de l'info avec un nouveau documentaire à charge contre les médias dominants.

Ayant débuté une brève carrière de chroniqueur au début des années 1990 dans l'émission "L'assiette Anglaise" de Bernard Rapp, Pierre Carles a effectué des passages encore plus rapides chez Christophe Dechavanne et surtout Thierry Ardisson, qui lui permettra de diffuser la fameuse séquence de la fausse interview de Fidel Castro par PPDA.

Influencé par Bourdieu et le Michael Moore des débuts ( c'est à dire drôle et corrosif), proche de Serge Halimi, Pierre Carles se heurte très vite au diktat du formatage audiovisuel et à son irréverence de facade. Son travail le plus célèbre, "Pas vu, Pas pris", dans lequel il met à jour la connivence entre élites médiatique et politique à partir d'une conversation off d'Etienne Mougeotte et François Léotard, se verra censuré par Canal Plus et ne devra sa sortie en salle quelques années après sa réalisation que grâce, entre autre, au financement des lecteurs de Charlie Hebdo.

Tricard à 200% dans les médias dominants desquels il se tient de toute manière désormais en marge, ses travaux (dont on retiendra surtout le très bon documentaire "La sociologie est un sport de combat" concernant Pierre Bourdieu) perpétuent la tradition de l'entrisme selon laquelle un journaliste doit forcèment parfois "mordre la main de celui qui le nourrit".

Fin de concession?

Retour en 2010: Pierre Carles sort en salle "Fin De Concession", documentaire reprenant les choses là où "Enfin pris?" (suite de "Pas Vu, Pas Pris", charge contre l'animateur Daniel Schneidermann) les avait laissées et où le réalisateur fait, a priori, ce qu'il sait faire le mieux: le réquisitoire contre la connivence entre monde médiatique et politique.

A la base, un postulat: est-il normal que TF1, privatisée en 1987, voit sa concession accordée par le CSA de manière automatique sans que celle-ci n'ait pas tenu ses engagements initiaux de "mieux-disant culturel"?

Armé de sa caméra et d'un pseudo ( il se fait appeler Carlos Pedro, cameraman Sud-Américain!), Carles se fourvoie dans la jungle politico-médiatique à la recherche de témoignages bruts de décoffrage et surtout sans langue de bois, mission périlleuse dans un univers fait de connivences, mais aussi d'intérêts communs et de renvois d'ascenseur.

"La tête sous l'eau"

Astucieusement utilisés, les tirades respectives de Jean-Luc Mélenchon contre une interview orientée de David Pujadas contre un syndicaliste ("Larbin") et d'Arnaud Montebourg contre TF1 ("Il faut leur mettre la tête sous l'eau") ont fait le tour du web et ont permis au documentaire de trouver un espace de visibilité que ne lui ont (bizarrement...) pas accordé les grandes messes des JT ou les plateaux de talk-show.

Si la démarche est salutaire pour dévoiler aux non-initiés les coulisses d'un décor en carton-pâte, la critique laisse sur sa faim, surtout comparé aux précédents travaux, laissant trop souvent place à un esprit potache rigolo mais assez vain, à l'image du happening de Carles et ses compères devant les locaux de France Télévision où, pour symboliser la soumission au pouvoir de David Pujadas, celui-ci voit son scooter repeint en jaune plaqué or et se fait remettre une collier de chien.

Horizon...2020?

Depuis une décision du gouvernement Villepin en 2005 prenant le prétexte du passage au tout-numérique en 2012, TF1 se voit considérée à compter de cette date comme...une nouvelle chaine, au mettre titre qu'une nouvelle née de la TNT. Par conséquent, TF1 verra sa concession automatiquement reconduite pour dix nouvelles années, soit au bas mot jusqu'en 2020!

Historiquement, la première chaine de télé Française aura été, jusqu'à maintenant, la seule chaine publique au monde à se voir privatisée. Pour amener le grand public à réfléchir sur la question, Pierre Carles ou l'un de ses disciples ferait bien de s'inspirer du tout récent et remarquable documentaire de Sabina Guzzanti, "Draquila", sur les manoeuvres de Silvio Berlusconi pour tirer profit du tremblement de terre ayant ravagé la ville de L'Aquila en Avril 2009: si l'esprit de dénonciation tout azimut permet de se mettre dans la poche les convaincus et/ou connaisseurs, il faut veiller à ne tout simplement pas exclure la principale question étant à la base d'un documentaire...

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