"Go Go Tales", Abel Ferrara.

Le cinéaste revient à une réalisaton de qualité après des années de tatônnements hasardeux.

Panne sèche

En 1997, Abel Ferrara réalisait "The Blackout" : dernière livraison réussie en date qui avait le mérite d'annoncer dès le titre ce qu'allait devenir le cinéma de Ferrara durant les dix années suivantes.

De "New Rose Hotel" à "Mary" , en passant par "Christmas" , tous aussi ampoulés et caricaturaux les uns que les autres, les fans du cinéaste ne reconnaissent plus le réalisateur génial de "Fear City" et "Bad Lieutenant" .

Jadis véritable prophète des marginaux et des tourments de l'âme, Ferrara était ni plus ni moins en proie à une sévère panne sèche d'inspiration. Séché. Out. Trop d'excès, trop de délires mystico-religieux désarçonnant jusqu'à son noyau dur de fans, Ferrara avait perdu le truc.

Imbroglio juridique

Présenté à cannes en 2007, "Go Go Tales" était jusqu'à ce début 2012 victime d'un imbroglio juridique le privant du moindre circuit de distribution.

Le pitch est le suivant: pendant quarante-huit heures, on va suivre la vie du Paradise, club de strip new-yorkais tenu par Ray (Willem Dafoe, comme toujours excellent). Celui-ci semble au bord du chaos et d'une fermeture imminente; la vieille propriétaire des lieux voulant céder le bail à un...fabricant de sanitaires.

Entre menace de grève de la part des danseuses, accidents en tout genre (très drôle séquence de la machine à UV prenant feu) et rebondissements tragi-comique (Ray égarant son ticket de loterie où il a parié rien de moins que la trésorerie de son propre club!), le film retrouve la philosphie très Ferrara selon laquelle c'est lorsqu'on est au plus proche du chaos qu'il faut appuyer sur l'accélérateur et foncer dans le décor sans faire la moindre compromission.

Interlope

S'étant impliqué dans la seule réalisation de documentaires de quartier durant les quatre années ayant suivi ce "Go Go Tales", Ferrara renoue ici avec la description et sa fascination non dissimulée pour la faune interlope peuplant la vie nocturne des grandes villes.

Au milieu des danseuses du Paradise, toutes plus belles et sensuelles les unes que les autres, surnage Monroe, incarnée par une Asia Argento charismatique et dominatrice.

Bas résilles, talons aiguilles, shorty en cuir, elle vampirise littéralement l'écran et n'a même pas besoin de s'adonner à de torrides numéros de lap-dance pour susciter le trouble...

Il aurait été facile pour Abel Ferrara de laisser le personnage campé par Asia Argento accaparer entièrement le film: celui-ci a eu l'intelligence de la laisser "juste" distiller le parfum de soufre nécessaire à l'ambiance voulue par le sujet, mais sans empièter sur le terrain des autres personnages.

Burlesque

Car, de l'ambiguïté trouble de Mattew Modine à l'abattage du Monsieur Loyal déglingué interprété par Willem Dafoe, chaque personnage, y compris et surtout les plus secondaires, joue sa partition avec justesse et élégance et contribue à faire de ce "Go Go Tales" la bonne surprise qu'on n'attendait plus de la part de Ferrara.

L'influence du Cassavetes période "Meurtre D'un Bookmaker Chinois" est évidente, mais la référence évidente qui vient tout de suite à l'esprit, c'est bien sûr "Tournée" , l'excellente dernière réalisation de Mathieu Amalric: même sens du burlesque, même respect pour les danseuses au coeur de la réalisation et la même profonde mélancolie enfouie sous les dehors festifs du monde de la nuit.

Si le cinéma de Ferrara semble avoir gagné en profondeur et en maturité ce qu'il a perdu en nihilisme et sens du trash, on espère fortement qu'il s'agit bien là du signe d'un authentique renouvellement artistique, et pas un simple feu de paille. Verdict à la prochaine livraison: rendue officielle il ya quelques jours, la décision prise par Abel Ferrara de réaliser un film sur l'affaire DSK (avec Gérard Depardieu dans le rôle titre) est un sujet si attendu et si périlleux qu'il faudra un réalisateur à la fois sacrément inspiré et foutrement rock'n'roll derrière la caméra. Tout ce qu'on a aimé et que l'on demande juste de continuer à aimer chez Ferrara, en somme.

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