Jack White, "Blunderbuss"

Premier album solo de l'ex-leader des White Stripes.
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Malentendu

Un consensus est souvent le résultat d'un hasard ou d'un malentendu. "Seven Nation Army" , des White Stripes, n'avait à la base rien pour devenir l'hymne planétaire qu'il est devenu: basé sur un riff ultra simple mais immédiatement mémorisable, doté de paroles obscures et allant chercher son origine dans les tréfonds du rockabilly comme du blues du delta, apparu en pleine période d'une musique électronique hégémonique, ce titre est pourtant devenu le titre de ralliement d'une génération; le tube imparable qui n'arrive qu'une fois par décennie.

Succédant à ce titre au "Smells Like Teen Spirit" de Nirvana, qui définissait les années 1990 dans l'inconscient collectif, ce titre aurait pu confiner les White Stripes dans le piège classique des artistes plus connus que leur oeuvre.

Rien de tout ça: le capitaine du navire Jack White est à la manoeuvre et vaille au grain.

Detroit

Originaire de Detroit, Michigan, haut lieu du rock US connu pour son activisme rock abrasif (Bob Seger, Eminem ou Iggy Pop y ont vu le jour), Jack White se passionne adolescent pour le rock et le blues des origines. En 1997, il fonde les White Stripes avec son épouser Mel, qui assure la batterie.

Après le triomphe mondial de "Elephant" en 2003, quatrième album du groupe propulsé par l'hymne "Seven Nation Army" , Jack sait qu'il lui faut se diversifier pour ne pas se cantonner au rôle de l'homme des White Stripes.

En 2006, The Raconteurs voient le jour: le son et la production y sont encore plus organiques que dans les albums les plus roots des White Stripes; véritable prolongement des oeuvres conjuguées de Jimmy Page et Robert Johnson, Woody Guthrie et Keith Richards.

A la même époque, parallèlement, Jack White s'installe à Nashville, capitale d'une certaine idée de la musique, pour y ouvrir un studio d'enregistrement comme une boite de production, Third Man Records.

Retranchements

2009: nouveau cap, et nouveau projet. White a l'excellente idée de mettre en place le projet The Dead Weather, en intime collaboration avec Alison Mosshart, chanteuse des Kills. Nul simple effet d'annonce, et encore moins pétard mouillé purement marketing: le projet détonne et pousse les deux artistes dans leurs retranchements; les influençant dans leurs carrières respectives (le dernier album des Kills, davantage pop et moins minimal, en est la preuve).

2011 est une date charnière: Mel et Jack annoncent la fin (provisoire?) des White Stripes? Aucun souci, Jack met la gomme sur ses activités de producteur.

Nouveaux horizons

Pour le moment, la carrière du producteur Jack White ne fait preuve d'aucun faux pas: ayant fort heureusement décliné le pont d'or qui lui était offert pour se mettre aux commandes du second album de la pseudo diva soul Adèle, on aura eu le plaisir d'entendre plusieurs productions audacieuses et intéressantes alliant nouveauté et authenticité avec Jack seul maitre à bord (l'épatant album de reprises rockabilly de la vétérante Wanda Jackson) ou simple second couteau (le projet "Rome" de Danger Mouse).

L'heure du premier album solo, annoncée, était donc attendue avec impatience.

Blunderbuss

Paru en éclaireur, le premier single "Sixteen Saltines" avait pour but de rassurer les fans des White Stripes. Mission accomplie: le titre semble tout droit sorti des sessions de "Get Behind Me Satan" (2005).

Si "Blunderbuss" voit donc Jack explorer en solo les territoires soniques chers aux White Stripes ( "Sixteen Saltines" donc, mais aussi "Tresh Tongue Talker" ), ce ne sont pas ces derniers qui sont privilégiés.

Le chanteur privilégie l'option rétro, dans le bon sens du terme, en balayant le large spectre d'influences dont il assure la maitrise: country ( "I Guess I Should Go" ), ballade ( "Love Interruption" ) ou rock stonien ( " I'm Shaking" ) , White dépoussière les genres comme on resortirait une Cadillac du garage pour une virée sur le Sunset.

L'album se conclut sur une vraie surprise: multipliant les breaks et les ruptures de ton, "Take Me With You When You Go" lorgne du côté du rock progressif de...King Crimson; référence jusque-là pas du tout prise en compte dans l'univers très blues/rock de Jack White qui pourrait constituer une piste de réflexion audacieuse pour l'avenir.

Pionniers

Jamais avare lorsqu'il s'agit de payer sa dette envers les pionniers, Jack White pousse le curseur de l'authenticité roots encore plus loin qu'avec "Broken Boy Soldier" , son meilleur disque à ce jour, tous projets confondus, en compagnie des Raconteurs.

Sans atteindre l'éclat de cet album, " Blunderbuss" permettra déjà à coup sûr à Jack White de lancer une carrière solo crédible et d'envisager enfin sereinement l'un de ses projets les plus fous: à l'heure où les Rolling Stones sont donnés partants pour un retour en studio, on se dit que Jack White, partageant avec le groupe britannique l'amour du blues des origines, serait décidèment le candidat idéal pour produire un hypothètique nouveau (et dernier?) disque de la bande à Mick Jagger.

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