"J.Edgar", de Clint Eastwood

L'acteur-réalisateur passe au crible la carrière et la vie privée de l'ex-patron du FBI, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle-titre

En demi-teinte

On avait laissé Clint Eastwood l'an passé avec "Au-Delà" , réalisation en demi-teinte valant mieux que la majorité de critiques négatives l'ayant accueilli, mais qui venait apporter de l'eau au moulin de ceux jugeant que le grand Clint avait perdu la main.

Entre concepts poussifs ( "Invictus" ) et films foireux ( "L'Echange" , grotesque), Eastwood continuait, certes, à enchainer succès critiques et populaires ( "Gran Torino" ), mais sans vraiment convaincre.

Aussi, quand on a su que celui-ci allait porter à l'écran la vie du très controversé John Edgar Hoover, mythique et redouté patron du FBI pendant près de 50 ans, on s'est tout de suite dit que le traitement du sujet, plus Eastwoodien que nature, devrait valoir le détour.

"Péril Rouge"

Rapide rappel des faits pour ceux qui ne seraient pas nécessairement spécialistes de la carrière ni même au fait de l'existence de Hoover: après plus d'une décennie de zèle au sein du Département de la Justice où il sait très vite se rendre indispensable, Hoover devient patron du FBI dès sa création en 1935, fonction qu'il occupera jusqu'à sa mort en 1972.

Dès son plus jeune âge, Hoover se trouve littéralement obsédé par le devoir de servir son pays, lui sacrifiant tout, de sa vie privée à certains codes déontologiques. En ligne de mire obsessionnelle: ce qu'il qualifie de "Péril Rouge", c'est à dire tout ce qui, dans sa bouche, ne partage pas sa vision de l'Amérique, à savoir...beaucoup de monde, des libéraux de gauche aux activistes en faveur des Droits de l'Homme en passant par les Castristes et les frères Kennedy, qu'il déteste par dessus tout.

Paranoïa

A l'aide d'un montage et d'une chronologie très habiles alternant entre les scènes où un Hoover âgé (Leonardo DiCaprio, décidément excellent acteur) dicte ses mémoires à un collègue biographe et les scènes du passé retraçant les grands moments de sa vie, Eastwood montre très bien comment le FBI est devenu, sous l'impulsion de Hoover, une véritable forteresse entièrement dédiée à la surveillance et à l'intimidation dans laquelle son patron vit totalement reclu, n'accordant sa confiance qu'à sa fidèle secrétaire Helen (Naomi Watts) et surtout à son bras droit, Clayton, avec lequel (on y reviendra) il entretient des relations plus qu'ambigües, et surtout très peu assumées.

Haine de soi

Car c'est bien sur la partie privée de l'homme, et sur sa psychanalyse pour le moins troublée que Clint Eastwood met l'accent. Etouffé par une mère vampirique à qui il voue un véritable culte et chez qui il restera vivre jusqu'à l'âge de 40 ans, Hoover n'a ni ami(e)s, ni vie affective, et assume encore moins son homosexualité.

Aussi, dans une des meilleurs scènes du film, le voit-on apprendre à danser avec sa mère en luttant contre sa pulsion gay, après lui avoir confié sa répugnance pour les femmes, suite à une soirée humiliante dans un club huppé. La haine de soi à travers laquelle s'est construit Hoover toute sa vie explique, au moins en partie, son obsession pour la sécurité, l'ordre moral et puritain et sa phobie de tout ce qui ne rentre pas dans la norme.

Prêt à tout

C'est précisément ce même dégoût de soi qui, paradoxalement, contribuera à forger son arme la plus efficace.

De Truman à Nixon (seul Président au moins aussi parano et névrosé que lui), Hoover devra en grande partie son maintien à la tête du FBI pendant aussi longtemps à sa manière très personnelle de détourner l'appareil et les moyens d'Etat dans le but de constituer des dossiers chauds sur la vie privée de l'ensemble de la classe politique, en faisant ainsi un chantage permanent susceptible de briser des carrières et des vies entières.

La scène où Hoover, apprenant l'assassinat de Kennedy alors qu'il écoute les scènes d'intimité de JFK et Marylin, comme un gamin regardant un porno en cachette, en dit long sur l'état mental d'un homme prêt à tout, et surtout au pire, pour conserver intacte l'idée qu'il se fait de l'Amérique.

Une certaine idée de l'Amérique

Si l'étude psychologique du personnage de Hoover est remarquable, on regrettera amèrement une chose, et pas des moindres: on aurait aimé voir moins l'homme privé, déchiré entre ses névroses et son homosexualité refoulée, et davantage le manipulateur politique ivre de pouvoir et de suffisance n'hésitant pas à employer des moyens de dissuasion plus que discutables comme le chantage ou l'intimidation afin d'imposer sa vision de la vie publique Américaine.

Là où Eastwood, qui d'ordinaire adore filmer les parvenus et les charlatans pour mieux les dénoncer, avait une occasion en or de dresser, en creux, le portrait d'une certaine Amérique, celui-ci ne fait qu'effleurer le sujet par touches trop brèves, comme lorsque sont évoqués la relation de fascination/répulsion nourrie par le grand public Américain à l'encontre de la mafia et des truands des années 1930 ou l'hommage totalement faux-cul à Hoover prononcé par un Nixon pas encore englouti par la scandale du Watergate.

C'est l'absence de clins d'oeil de cette Amérique-là, celle de la société civile, qui fait qu'on ne tient pas là le très grand film qu'on était en droit d'espérer.

Un film plus à voir, donc, pour la finesse de la mise en scène et la direction d'acteurs, tous excellents, que pour la grande fresque historico-sociale à laquelle on s'attendait.

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