Johnny Hallyday, "Jamais Seul"

Grand retour de l'idole avec un nouvel album réalisé par Mathieu Chedid, après une année 2010 en pointillés.

L'année 2010 aura été particulièrement difficile pour Johnny Hallyday: commencée dans le chaos le plus complet suite à une hospitalisation qui aurait pu lui être fatale, celle-ci aura vu l'annulation de la dernière partie du Tour 66 comme de divers projets, à commencer par le tournage du film "Alexander Platz" sous la direction de Toni Scott aux côtés de Mickey Rourke et Harvey Keitel.

Il fallait donc réagir: jamais meilleur que lorsqu'il est au fond du trou, Johnny a donc l'idée de confier à Mathieu Chedid la réalisation d'un nouvel album aussi risqué que périlleux; histoire de se repositionner au premier plan et de restaurer une crédibilité bien entamée.

Image médiatique

Car le principal souci de Johnny, c'est bien évidemment son image médiatique.

Depuis, au bas mot, 30 ans, le problème numero un de Johnny Hallyday, c'est la différence entre ce qu'il est et l'image qu'il veut bien montrer: si ses albums sont (presque) toujours au minimum honorables et intéressants, dans une mouvance rock Américain entre Bruce Springsteen et John Fogerty, ceux-ci se voient automatiquement déservis par des singles n'ayant strictement rien à voir avec le contenu des dits albums; avec pour but de racoler le plus large possible afin de présenter un visage présentable aux fans de TF1 et de variété fédératrice.

Commercialement payante mais artistiquement suicidaire, cette stratégie coupe donc logiquement Johnny du public rock duquel il a légitimement l'oreille: "Que Je T'aime" , "Marie" , "Derrière L'amour" , "Mon Plus Beau Noël" , la liste des horreurs serait trop longue à énumerer et, pour schématiser, on pourrait dire que seuls "Le Chanteur Abandonné" et "Quelque Chose De Tennessee" auront su reprèsenter dignement l'album "Rock'n'Roll Attitude" en 1985.

A la roots

Musicien efficace en studio et surtout sur scène, guitariste ultra-compétent et mélodiste brillant, Mathieu Chedid va à l'essentiel: enregistré à quatre sur un magneto 4 pistes, à la roots donc, l'album "Jamais Seul" débarasse Johnny de la surproduction qui handicapait ses précédents opus et le remet donc à la place de...chanteur d'un groupe ( dont l'excellent Yodelice à la basse).

Comme de bien entendu, le premier single ( la chanson titre de l'album) n'a malheureusement rien à voir avec le réel contenu, mais, grosse surprise, le problème vient cette fois, non pas du morceau, mais de Johnny lui-même: lorgnant en termes de propos et de son vers le Johnny Cash dernière période, celle des "American Recordings" produite par Rick Rubin, ce qui aurait pu être un bon morceau Country crépusculaire est irrémédiablement planté par l'interprétation de Johnny.

Interprète exceptionnel, celui-ci use et abuse de trémolos mélo-dramatiques qui plombent et foutent en l'air la compo. Dans la même veine, "La Douceur De Vivre" et "Jade Dort" , insupportables carcans variétoches et prochains singles, viendront encore apporter de l'eau au moulin des crétins qui prennent Hallyday pour l'un des leurs.

Comme d'habitude, il faut faire abstraction de toute cette imagerie pour rentrer dans le vif du sujet. Et se laisser embarquer.

Connection guitare/ voix

D'entrée de jeu, la patte de Mathieu Chedid est là: la connexion guitare/voix guide tout l'album dans une direction résolumment tournée rock Stonien ( "Dandy" , "Paul Et Mick" ) voire Hendrixien ( "Guitar Hero" ) et Bluesy ( "Vous N'aurez Pas Ma Peau" , idéle bande-son d'un western moderne).

Vocalement, Johnny balaie tout sur son passage; les démonstrations les plus impressionnantes étant encore à chercher du côté des titres Blues mid-tempo ( "Tanagra", "Les Herbes Folles" ) où le chanteur jongle avec les registres vocaux et va chercher des notes ahurissantes.

Car Johnny Hallyday, faut-il le rappeler, c'est avant tout une voix: unique, dantesque, phénomènale.

Quand les paroliers exploitent le registre, sous-exploité chez Johnny, du texte humoristique ( les vieux de la vieille se souviendront de "Je Bois A Sa Santé" ou "Le Diable Me Pardonne" ) en allant chercher du côté de Boris Bergman ou Bobby Lapointe, le résultat est le plus souvent mitigé: n'écrit pas "Vertige De l'amour" qui veut.

Entendre des paroles comme "England, tu me fous les glandes/ Dans la forêt des Landes" ou "Tu me rends gogo/ Tu me rends gogol" porterait au minimum à sourire en temps normal, surtout placées dans la bouche d'un homme de 67 ans. Sauf que là, c'est l'idole qui tient le micro. Et le grain de voix unique fait que, une fois de plus, l'auditeur ne peut qu'avaler la pilule...

Renouveau? Attendu comme rarement, l'album "Jamais Seul" pourrait bien replacer Johnny au centre du jeu et lui apporter un nouveau public-ce qui ne serait que justice.

A 67 ans, celui-ci peut aborder sereinement une dernière décennie de carrière qui, on le lui/nous souhaite, pourrait marquer une rupture avec le passé pour le reconnecter avec ses origines. Histoire de dignement boucler la boucle.

"Jamais Seul" représente une opportunité idéale, pour les réfractaires, de se familiariser avec le "vrai" Hallyday: les convertis, eux, dégusteront un album de très bonne facture, le meilleur depuis "Rough Town" en 1994.

Sur le même sujet