"Le Grand Soir", Benoît Delépine et Gustave de Kervern

Distingué par le Prix Spécial du Jury à Cannes, le cinquième film du tandem libertaire est sorti le 6 juin.
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Résistance

Bien connu des téléspectateurs de Canal Plus, Benoît Délepine s'est tout d'abord illustré sur la chaine cryptée comme auteur pour les "Guignols De L'info" , mais c'est sa participation active et récurrente dans le rôle du journaliste Michael Kael dans l'univers de "Groland" qui assied sa notoriété.

Dans les deux cas, ce qui caractérise l'humour version Delépine, c'est son côté appel à la résistance très inspiré de l'univers de "Charlie Hebdo" première période (donc, drôle) et "Hara Kiri" .

Clairement libertaire, et positionné tout aussi clairement contre le néo-libéralisme et la beauferie sous toutes ses formes, l'univers de "Groland" et le gros succès en découlant permet à Delépine de passer à la réalisation en 2004 avec son comparse Gustave de Kervern, également passé par la case Canal (les connaisseurs se souviendront de lui comme chroniqueur décalé et déglingué de l'émission "Le Plein De Super") , avec "Aaltra".

Ovni

Ayant très mal vécu le bide cuisant de sa première réalisation en 1997 ( "Michael Kael Contre La World News Company" ), Delépine connait avec "Aaltra" un beau succès critique, à défaut d'attirer les foules.

Avec son pitch plutôt tordu (un road movie en fauteuil roulant entre la France et la Finlande!), "Aaltra" gagne son statut d'ovni cinématographique illustrant bien cet esprit "autre" présent dans "Groland" depuis sa création.

Suivront "Avida" (2006), "Louise Michel" (2008, leur réalisation la plus engagée), et surtout "Mammuth" (2010), plus gros succès public à ce jour et probablement le meilleur film du duo Kervern/Delépine qui réussit l'exploit de rappeler à Gérard Depardieu qu'il est, à la base, un excellent acteur.

Crise

Présenté à Cannes dans la sélection "Un Certain Regard", "Le Grand Soir" est donc le nouveau film de Benoît Delépine et Gustave de Kervern. Quelque chose comme un "Milou En Mai" revu à la moulinette punk et anarchisante d'un Aki Kaurismaki.

Surfant sur un contexte de crise généralisé, le film met en scène deux frères qu'à la base tout sépare: "plus vieux punk à chien de France" , comme il aime à se définir, Not (Benoît Poelvoorde) est le prototype de l'incarnation "No Futur" telle que prônée par Sid Vicious , tandis que Jean-Pierre (Albert Dupontel) travaille (tant bien que mal...) comme commercial dans une zone industrielle sinistre, croûlant sous le poids de la rentabilité et de la compétitivité imposé par ses supérieurs hiérarchiques.

Pacte

A partir du jour où Jean-Pierre se retrouve licencié pour des raisons aussi graveleuses que rocambolesques, les deux frères vont se retrouver unis par un pacte: saccageant gentiment la zone indistrielle qui les a vus grandir (leurs parents campés par Brigitte Fontaine et Areski Belkacem y tiennent une improbable Pataterie), ivres morts du matin au soir et rejetés de toutes parts, Not et Jean-Pierre (rebaptisé Dead) vont tenter d'importer la révolution et la lutte des classes dans l'endroit qui les voit déambuler.

Précarité galopante

Partant du postulat, pas totalement faux, que les supermarchés et autres zones de consommation standardisées sont désormais les seuls endroits où les gens peuvent se rencontrer et plus ou moins se mélanger, Delépine et Kervern mettent en scène une France d'inadaptés sociaux refusant de se plier au joug du travail salarié et allergique au productivisme, mais finissant par consommer comme tout un chacun, en remplissant son caddie sous la surveillance de dizaines de caméras remettant le marginal dans les clous.

Entre travail subi et précarité galopante, disparition du tissu social comme du sentiment de résistance (on y revient), "Le Grand Soir" montre une France où un salarié fraichement licencié (Jean-Pierre/Dupontel, dans une des meilleures scènes du film) peut tenter de s'immoler par le feu en plein supermarché sans que personne ne lève un cil alors que les mêmes regardent apeuré un Not/Poelvoorde mimer un solo de guitare devant une vitrine...

Le grand soir?

Partant d'un constat plus désabusé qu'autre chose, le tandem Kervern/Delépine semble acter le fait que les gens aient abandonné tout espoir de révolution.

En capturant sur grand écran les personnalités très "Groland" figurant dans le film (à part le tandem Poelvoorde/Dupontel, tellement évident qu'on peine à comprendre pourquoi il n'avait pas été formé auparavant, on trouve Brigitte Fontaine, Didier Wampas, Noël Godin, Bouli Lanners, Gérard Depardieu ou Miss Ming), Kervern et Delépine forment une micro société fantasmée dans laquelle le grand soir ne serait plus une utopie, mais bel et bien la vie quotidienne.

Beau programme en perspective dans cette période où le noyau dur de la crise reste à venir...

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