"Les Nouveaux Chiens De Garde", de G. Balbastre et Y. Kergoat

15 ans après la sortie du pamphlet de Serge Halimi, une adaptation sous forme de documentaire actualisé sort en salle.

Collusion et connivence

En 1997, le journaliste et essayiste Serge Halimi publiait "Les Nouveaux Chiens De Garde" , pamphlet pointant du doigt la collusion et la connivence régissant les rapports entre journalistes stars et décideurs de tous poils, politiques comme économiques.

Outre la mise en avant de ces pratiques connues du seul sérail des initiés et desquelles le grand public reste à l'écart, le travail de Serge Halimi avait également le grand mérite de démontrer le traitement plus que partial, et souvent très discutable, de l'actualité par les médias dominants.

Une marchandise comme les autres

Naviguant clairement dans les mêmes eaux que ses collègues Pierre Carles ( "Pas Vu Pas Pris") ou Denis Robert ( "Pendant Les Affaires, Les Affaires Continuent" ) ou certaines de ses influences, comme le linguiste Noam Chomsky ou le sociologue Pierre Bourdieu, Halimi part du principe que le but premier du journalisme, pour reprendre l'expression d'Albert Londres, est "d'écrire dans la plaie": Autrement dit, il ne sert à rien de traiter d'informations futiles (crimes, accidents, résulats sportifs, météo,etc...), puisque ne faisant pas avancer le débat démocratique et tenant le lecteur/téléspectateur/auditeur à l'écart des vrais problèmes.

Partant exactement du postulat inverse, les médias dominants auraient ainsi abdiqué face à leur devoir d'informer pour imposer leur vision de l'actualité.

Champ journalistique

Journalistes de formation, Giles Balbastre et Yannick Kergoat ont pour spécialité l'analyse du champ journalistique.

Aussi ont-ils eu l'idée d'actualiser le pamphlet de Serge Halimi via une adaptation sur grand écran: en l'espace de 15 ans, l'appareil médiatique a connu la révolution de l'info numérique, de la dématérialisation des supports traditionnels et surtout de la multiplication des canaux d'information.

La critique d'Halimi est-elle toujours pertinente en 2012? Les citoyens se sont-ils (ré)appropriés les moyens d'information, comme le laissait esperer internet à ses débuts?

Journalisme de révérence

Le documentaire commence habilement par un édito savoureux de Pierre Desgraupes, figure emblématique d'un service public n'ayant pas encore coupé le cordon direct avec les politiques, mais paradoxalement plus libre dans ses propos et dans sa conception pluraliste de l'info que bon nombres de ses successeurs....Si ces derniers vouent aux gémonies ce temps reculé de l'ORTF, faute de "liberté" accordée, on ne peut pas dire que les accointances entre journalistes vedettes et figures politiques aient disparu, bien au contraire: que penser d'une démocratie où une chaine d'info francophone est placée sous l'influence directe du Ministère des Affaires Etrangères, deux organismes respectivement dirigés par des gens étant....mari et femme dans le civil (le couple Kouchner/Ockrent)?

Promotion d'intérêts privés

Deuxième souci, et non des moindres, la main-mise sur l'information et les moyens de communication par les grands groupes industriels et financiers s'arrogeant donc un monopole sur la dite information et, plus grave encore, considérant celle-ci comme une simple courroi de transmission afin de promouvoir et préserver leurs intérêts-économiques et privés.

Ainsi France 2, chaine publique, ne voit donc aucun souci à ce que l'un de ses animateurs phares (Michel Drucker) interviewe avec une rare complaisance son collègue Jean-Pierre Elkabbach, lui-même salarié d' Arnaud Lagardère, actionnaire principal de la radio où il officie, également présent sur le plateau... On imagine donc aisément la violence de l'interview sans concession...

Univers de connivence

Dans cette logique, la pratique du renvoi d'ascenseur et de préservation de caste s'illustre jusqu'à l'absurde par le perpétuel immuable défilé des mêmes "spécialistes" et "experts" autoproclamés: de BHL à Duhamel en passant par Elie Cohen et Christophe Barbier, une petite vingtaine d'intervenants squatte les ondes et colonnes des journaux de référence en imposant aux masses leur vision du monde et de l'information.

Et c'est sur ce point précis que les réalisateurs insistent: que des journalistes s'assoient sur les codes déontologiques les plus élèmentaires (édifiante séquences de promo pour une grande enseigne de la part de Michel Field ou d'un ménage grassement rémunéré pour Isabelle Giordano en faveur de Sofinca, celle-ci officiellement à l'écoute du consommateur sur France Inter) ne regardent en définitive qu'eux. Mais ce que Balbastre et Kergoat veulent bien faire comprendre, c'est l'orientation pas du tout neutre du traitement de l'information; les journalistes n'étant plus que des propagateurs de l'idéologie néo-libérale.

Idéologie dominante

Dans un monde où l'information et les moyens de communication, publics et privés, sont presque entièrement détenus par des industriels, comment s'étonner que les journalistes se soient plus que des employés chargés de propager l'idéologie dominante?

A longueur d'éditos et de colonnes, en 1997 comme en 2012, le traitement de l'information par les médias dominants tel qu'il est montré par le documentaire semble être totalement dévoué au tout-libéral: les quotidiens nationaux, par exemple, selon l'analyse des deux réalisateurs, ne sont plus que de simples produits d'appel destinés à exploiter au maximum le marché publicitaire dans son ensemble afin d'engranger toujours plus de profit-et surtout laisser les citoyens hors des vrais problèmes.

La reprise en boucle jusqu'à la saturation de l'expression "sale mec" de François Hollande à destination du Président sortant, plutôt que des articles fouillés expliquant les programmes des diffèrents candidats à la Présidentielle, ne va pas venir minorer cette thèse...

Evolution?

Connivence, débats factices, mépris de la déontologie et du droit à une information de qualité, mépris de caste (sidérante interview à charge de David Pujadas face à un syndicaliste remonté): le constat dressé par "Les Nouveux Chiens..." dans sa version filmée de 2012 est au moins aussi amer que dans le pamphlet original de 1997.

Difficile donc de parler d'évolution-si ce n'est en pire. Comme pour illustrer la thèse des deux documentaristes/réalisateurs, le web a frétillé toute la semaine suite à l'interview piquante de Marine Le Pen par Anne-Sophie Lapix. Peut-être vivrons-nous dans une société radicalement diffèrente le jour où l'on finira de s'étonner qu'une journaliste ait juste...fait son travail.

Sur le même sujet