"L'ordre Et La Morale", de Mathieu Kassovitz

Le réalisateur livre sa version de la prise d'otages d'Ouvéa, entre les deux tours de l'élection présidentielle de 1988.

Dans l'époque

Fan de cinéma américain, Mathieu Kassovitz réalise son premier film, "Métisse" , en 1994.

Dès le départ, ce qui frappe dans son cinéma, c'est sa capacité à incarner l'époque: sa génération est celle du métissage, de la crise et de la précarisation galopante; et c'est en cela que "La Haine" (1995) fait encore figure de marqueur générationnel plus de quinze ans après sa sortie.

"Assassin(s)" (1997), descendu par la critique mais pourtant certainement son meilleur film (en tout cas le plus froidement nihiliste), met au moins tout le monde d'accord sur une chose: ce type-là est un formidable réalisateur maitrisant les codes techniques du genre.

La suite sera nettement plus discutable.

Perdu à Hollywood

"Les Rivières Pourpres" (2000) est une adaptation totalement lisse du roman éponyme de Jean-Christophe Grangé, calibré pour le prime time, qui déçoit les fans de Kassovitz mais lui ouvre les portes d'Hollywood.

C'est là le début des gros pépins: "Gothika" (2003) lorgne du côté du fantastique japonais, genre particulièrement risqué où Kassovitz se retrouve totalement égaré, pour flirter au final dangereusement avec le grotesque.

Mais ce n'est encore rien à côté de "Babylon AD" (2007), catastrophe totale, tellement raté qu'il en est parfois fascinant: cette adaptation du roman d'anticipation de Maurice Dantec tenait à coeur à Mathieu Kassovitz, qui aura probablement vu son projet initial retouché de A à Z par les studios hollywoodiens au point de lui imposer comme acteur principal le grotesque Vin Diesel.

Le réalisateur renie immédiatement son film en refusant d'assurer sa promo, et grosse prise de conscience de sa part du mauvais chemin dans lequel se fourvoie désormais sa carrière de réalisateur, et surtout de cette évidence: le prochain film devra taper fort.

22 Avril 1988

Le 22 Avril 1988, des indépendantistes kanaks kidnappent trente gendarmes français dans une grotte d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie.

La première cohabitation opposant François Mitterrand, Président de la République, et Jacques Chirac, Premier Ministre, touche à sa fin. Nous sommes entre les deux tours de l'élection Présidentielle, et il ne fait plus aucun doute que François Mitterrand sera largement réélu.

Aussi Chirac décide-t-il de jouer le tout pour le tout et de recourir sans ménagement à l'option militaire: l'assaut contre les indépendantistes est un carnage et se termine dans un bain de sang, avec la mort de dix-neuf kanaks, quatre gendarmes et trois militaires.

Devinant toutes les retombées qu'il pourra exploiter de cette faute humaine autant que politique, Mitterrand donne son feu vert à l'opération...

Désabusé

S'appuyant sur la relation unissant un capitaine du GIGN partisan du dialogue et de la diplomatie et le chef des preneurs d'otage, Kassovitz filme en 2h15 les évènements un peu à la manière d'un documentaire, mais avec des effets de style parfois trop appuyés ou démonstratifs qui alourdissent inutilement le propos.

Parfois lourd au niveau de la réalisation et simpliste niveau scénaristique, "L'Ordre Et La Morale" vaut surtout pour le regard totalement désabusé du réalisateur sur les dessous de la politique politicienne dans ce qu'elle a de pire; un monde dans le lequel le cynisme, le calcul et l'intérêt personel passent largement au premier plan, largement au-dessus de l'action publique qui est censée donner toute sa légitimité à la politique.

Une illustration aussi affligeante que réaliste qui, du sang contaminé aux écoutes de l'Elysée en passant par les rétro-commissions de Karachi et l'affaire Woerth/Bettencourt, met en lumière l'inconsistance et la médiocrité d'une vision de la politique qui pousse chaque jour davantage les citoyens vers le chemin de la résignation, du poujadisme ou de l'abstention.

Au total, un film aussi désespéré que ne l'étaient en leur temps "La Haine" ou "Assassin(s)" . Pas gai...

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