Lou Reed/ Metallica: "Lulu".

Collaboration (d)éton(n)ante entre le groupe de heavy metal et le légendaire ex-chanteur du Velvet Underground.

Janvier 2009. La surprise est totale lorsque Lou Reed, pas vraiment réputé pour distiller les bons points et les amabilités, fait part de son souhait de se faire accompagner par Metallica lors de son intronisation au Rock'n'Roll Hall Of Fame.

Là, l'ex-chanteur du Velvet Underground et la bande de ferrailleurs californiens expédient "Sweet Jane" et "White Light/White Heat" à la hussarde, convaincant totalement, y compris et même surtout les fans des deux camps qui redoutaient un mariage qu'ils jugeaient a priori contre-nature. A tort.

Volume

Passé 14 ans, on finit généralement par comprendre que violence et volume sonore ne sont évidemment pas liés: un groupe grotesque comme Manowar, réputé pour jouer le plus fort au monde, fait peut-être du heavy metal, mais fait surtout rire à ses dépends depuis des décennies.

De par son vécu, son attitude, et bien sûr ses textes tour à tour incisifs ou perles de cynisme ou de provocation, en solo ou avec le Velvet Underground, Lou Reed est bien plus rock'n'roll qu'un bataillon de chevelus ayant branché l'ampli de leur guitare à 11 mais qui aurait oublié en route l'essentiel: les chansons.

Pour ceux que la démonstration ne convaincrait pas, on conseillera l'écoute intègrale de "Metal Machine Music" , pièce bruitiste entièrement constituée de feedbacks, larsens et autres guitares saturées qui, depuis sa parution en 1974, fait toujours la course en tête avec le "Raw Power" des Stooges pour le titre de disque le plus violent jamais réalisé.

Voilà pour la crédibilité "metal" de Lou Reed.

"Death Magnetic"

On avait laissé Metallica fin 2008 avec le très bon album "Death Magnetic" , qui renouait avec la complexité harmonique et la virtuosité technique de "Justice For All" en 1988.

Authentique admirateur de musiciens virtuoses, Lou Reed n'a pu qu'apprécier pareil effort; et la rencontre de janvier 2009 aura-t-elle donc probablement débouché, des deux côtés, sur une authentique envie de collaborer ensemble à plus long terme.

Dans la foulée, justement, Lou Reed se prend d'envie de composer la bande-son de ce qui est à la base le sujet d'une future pièce destinée à être jouée à Berlin.

Cabossée par la vie

Inspiré d'une pièce du dramaturge Frank Wedekind, un des pères du courant expressioniste allemand, "Lulu" a pour thème principal l'ascension fulgurante d'une jeune danseuse cabossée par la vie distillant mort et corruption envers tous ceux qu'elle rencontre.

Faisant fi de toute morale et défiant l'ordre établi, le personnage ne peut pas laisser insensible Lou Reed, éternel gamin juif homosexuel new-yorkais sûr de lui et de sa supériorité sur le monde, qui trouve probablement dans cette histoire un effet miroir le ramenant un demi-siècle en arrière, du temps de la Factory d'Andy Warhol où il n'était qu'un jeune musicien anonyme parmi d'autres.

Afin de mettre en musique le thème, Lou Reed a donc l'idée de faire appel à Metallica; le groupe n'étant pas réduit au rang de simple accompagnateur mais accèdant au titre de co-compositeur.

A partir de là, de simple thème, le projet devient celui d'un concept album à part entière.

Mordant

La pièce de Wedekind datant du début du siècle dernier, Lou Reed se met en tête de l'actualiser.

Les thèmes abordés ( mort, sexe, soumission et domination) étant intemporels, celui-ci a donc l'intelligence de simplement..être lui-même, et donc de confèrer un mordant littéraire supplèmentaire à l'oeuvre initiale, un mordant encore rehaussé par les parties instrumentales musclées de Metallica.

Au bout de trois écoutes, quelques évidences: de ce concept album noir et à l'ambiance lourde ne surgira évidemment aucun tube, pas de successeur de "Walk On The Wild Side" ou de "The Unforgiven" à attendre. Très expérimental, parfois trop long et démonstratif ( "Iced Honey" ), l'influence de Metallica fait surtout mouche sur "Mistress Dread" .

Particulièrement inspiré, les trashers californiens fournissent un écrin confortable à la voix de plus en plus caverneuse de Lou Reed: des entrelacs de guitares lourds comme de la lave en fusion, une rythmique martiale et structurée, le tout tirant vers une direction clairement assumée Franck Zappa/ Billy Corgan.

Si l'ensemble fait tout de même plus penser à un album de Lou Reed période "Street Hassle" , c'est bien la voix de celui-ci qui risque de bloquer les auditeurs n'y étant pas forcèment habitués: psalmodiant et marmonant plus qu'il ne chante, en droite ligne du talk over cher à Gainsbourg et William Burroughs, on aurait aimé plus d'investissement pour défendre des textes qui, comme d'habitude chez Lou Reed, valent toujours leur pesant d'or et risquent de faire se lever plus d'un sourcil en ces temps de politiquement correct...

Expérimentations

Quoi qu'on pense de cette association, on ne peut pas nier la prise de risque artistique totale de la part des deux parties. En ayant recours à des séquences acoustiques et des instruments rarement utilisés par eux, comme l' archet , Metallica, et en particulier le guitariste Kirk Hammett, tentent d'inhabituelles explorations harmoniques pouvant déboucher sur d'audacieuses expérimentations ( "Junior Dad" , probablement le meilleur titre du lot).

Un bel effort évoquant un mélange entre la lourdeur rythmique de Tool et les grosses guitares des Smashing Pumpkins qui aurait été produit par Franck Zappa, mais qui de toute évidence ne crèvera pas les sommets des charts du fait de sa complexité.

Il y a quelques semaines, un Lou Reed inhabituellement affable et enthousiaste expliquait dans le magazine Tracks qu'il était fier d'avoir enfin trouvé un groupe pour dignement l'accompagner. Venant de lui, on sait qu'il ne s'agit pas là d'un de ces discours de promo pré-mâchés sonnant encore plus faux que le discours d'un homme politique en campagne: il faudra donc faire l'effort d'écouter le disque, et se laisser emporter dans l'univers noir et décadent de "Lulu" ...

Sur le même sujet