Marine Le Pen absente du premier tour?

L'absence de la leader du FN relève-t-elle de l'info ou de l'intox? Qui profiterait de son absence?

Victimisation

La stratégie du Front National, depuis sa spectaculaire apparition sur le champ politique français au milieu des années 1980, a toujours fonctionné selon les mêmes recettes: le rejet des élites, politiques comme économiques et sociales, et surtout la victimisation dont seraient frappés les membres et électeurs du parti par ces mêmes élites.

Ainsi, à chacune des quatre élections Présidentielles ayant eu lieu entre 1988 et 2007, a-t-on pu entendre son chef de l'époque, Jean-Marie Le Pen, se plaindre de ses difficultés à récolter les fameuses 500 signatures d'élus lui permettant de se lancer dans la course à l 'Elysée; stratégie payante ayant atteint son point culminant le fameux 21 avril 2002, lorsque le leader frontiste s'était qualifié pour le second tour face à Jacques Chirac au détriment d'un Lionel Jospin laissant sans son sillage un PS exangue.

Siphonnage

La Présidentielle de 2007 marque un cap. Reprenant à son compte la stratégie de François Mitterrand face au Parti Communiste consistant à parler son langage pour mieux siphnoner sa réserve de voix et le rendre aphone, Nicolas Sarkozy, d'abord en tant que Ministre de l'Intérieur (postures martiales face aux émeutes des banlieues de 2005, souhait de mettre au pas la "racaille" ), puis comme candidat à la Présidence (annonce de la création d'un Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale), fait plus que mordre sur l'électorat historique du FN et se fait facilement élire face à une Ségolène Royal ayant commis l'erreur fatale de courir derrière le lièvre sécuritaire agité par le sémillant Ministre de l'Intérieur et candidat de l'époque.

Effet boomerang

Cinq ans plus tard, après un quinquennat ressemblant de plus en plus, même aux yeux de ses partisans, à une longue dégringolade ayant accumulé erreurs stratégiques (bouclier fiscal, débat sur l'immigration, etc...) et revirements idéologiques (Taxe Tobin, prise de position favorable au mariage gay), la présence de Nicolas Sarkozy au second tour de la Présidentielle semble de plus en plus menacée par l'ascension dans les sondages de Marine Le Pen.

Certes (beaucoup) moins cultivée que son père et moins bonne oratrice, mais surtout beaucoup plus lisse et "respectable", celle-ci a su parfaitement profiter de l'effet boomerang des reniements et des espoirs déçus suscités par le candidat Sarkozy de 2007 dans son électorat: beaucoup d'entre eux, ayant visiblement la mémoire courte (politique sécuritaire de Guéant et Hortefeux, restriction des titres de séjour pour étudiants étrangers, chasse aux Roms, etc...), ne se retrouvent pas dans ce Président décrit par Thomas Legrand comme un "Chirac en sueur" , parlant beaucoup mais, selon eux, agissant trop peu.

Réserve de voix

Même au sein de la garde rapprochée du Président pas encore officiellement candidat à sa propre succession, il est de plus en plus difficile de dissimuler la panique et l'éventualité de plus en plus probable d'une humiliante élimination dès le premier tour.

Ayant en mémoire la triomphale réélection de François Mitterrand en 1988 qu'il juge comme un modèle de stratégie et pour laquelle ce dernier était parvenu à ouvrir son électorat sur le Centre en se passant des Communistes et de l'extrême gauche qu'il avait laminés une fois arrivé au pouvoir, Nicolas Sarkozy ne dispose d'aucune réserve de voix lui permettant d'évoluer dans ce sens: là où Mitterrand savait rassembler au-delà de son camp naturel grâce à une personnalité et des idées consensuelles,sans compter un instinct politique exceptionnel, Sarkozy et sa personnalité fondamentalement clivante, sans parler de son bilan jugé totalement négatif jusque dans son propre camp, possède peu de marge de rebond ; les déçus se reconnaissant plus dans l'alternative classique de Bayrou ou Hollande ou, bien sûr, dans la radicalité de Marine Le Pen pour les plus droitiers.

Démocratie

Car c'est bien de la présence ou non de cette dernière que dépendra probablement la reconduction ou le départ de l'Elysée de Nicolas Sarkozy: un sondage publié aujourd'hui par le JDD montre qu'au cas où la candidate frontiste n'obtiendrait pas ses 500 parrainages, le Président sortant ferait jeu égal avec François Hollande au premier tour, sans quoi l'écart entre les deux serait d'environ...dix points.

Si les choses se passent réellement comme le clame à longueur de médias Marine Le Pen, avec des élus aux ordres de l'Elysée refusant de lui accorder (à elle comme aux autres "petits" candidats), le nombre de signatures nécessaires, l'enjeu sera de taille pour Sarkozy: soit celui-ci joue le jeu démocratique qui consiste à laisser le droit à chacun de concourir à une élection quelque soient ses idées, soit il prend le risque de victimiser encore un peu plus un parti et ses électeurs qui seront probablement plus enclins à lui faire payer sa tactique dans les urnes plutôt que de se laisser (re)tenter par sa candidature.

A tout juste 77 jours du premier tour, les résultats de ce dernier sont ouverts comme rarement dans la Cinquième République.

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