"Nevermind": 20 ans déjà.

Le 24 septembre 1991 paraissait l'album "Nevermind" de Nirvana. Retour sur un album qui a changé le monde.

Génération X

Etats-Unis, 1989. Les huit années de la présidence de Ronald Reagan ont mis en place une révolution conservatrice ayant encore, entre autre, contribué à marginaliser encore un peu plus ce que les sociologues décrivent comme la "Génération X": une foule de jeunes gens, nés entre 1965 et 1980, s'étant pris en pleine poire les chocs successifs de la crise financière et environnementale, du chômage de masse et de la paupérisation, de la dérégulation et des risques de l'amour physique.

Avec la fin des idéologies et le règne désormais sans partage du néo-libéralisme pronant des valeurs aussi vaines que destructrices pour la communauté, le temps n'est pas au beau fixe pour les humbles et les sans-grades- ou tout simplement pour tous ceux refusant de s'aplatir devant la machine.

De nouveaux courants musicaux, comme le Hip-Hop et la Techno, servent alors de moyen de contestation pour les minorités, ethniques, sociales et sexuelles, mais il manque un porte-parole.

Un leader charismatique façon Jim Morrison qui s'oppose au courant dominant; à ces yuppies arrogants qui règnent sur le monde et à ces tubes formatés qui squattent le haut des charts.

"Bleach"

Le contexte est alors favorable à l'apparition d'une nouvelle scène Rock.

Enfant solitaire et intelligent issu d'une famille qu'on baptisera, pour être gentil, "à problèmes" , ambiance carrément John Waters, Kurt Cobain se passionne pour les groupes plutôt en marge ( PIL, Cramps, Black Flag) mais, en garçon éduqué, sait bien reconnaitre un groupe ou artiste de qualité même lorsqu'il est populaire. Les Cars, Leonard Cohen, Talking Heads ou Led Zeppelin trouvent ainsi grâce à ses yeux; de même que les qualités musicales de deux potes: le bassiste Krist Novoselic et le batteur virtuose Dave Grohl; ce dernier rejoignant le groupe qui deviendra Nirvana en 1990, un an après leur premier album "Bleach".

Si celui-ci ne se vend, au moment de sa sortie, qu'à quelques milliers d'exemplaires, il contribue à faire connaitre Nirvana à cette "Génération X" qui apprècie également de nouveaux groupes comme Mudhoney ou Porno For Pyros.

1991

1991: tout s'accélère. George Bush Senior a remplacé Reagan à la Maison Blanche et vient de lancer l'Amérique dans une première guerre du Golf.

La jeunesse Occidentale vit sa première vraie grave crise internationale et se reconnait de moins en moins dans les U2, Phil Collins, Sting et autres stars richissimes et égocentriques prétendant vouloir sauver le monde à chaque apparition médiatique. Cobain veut lui aussi en découdre.

Ainsi, pour l'enregistrement d'un deuxième album, Nirvana finit par accepter de signer sur le label de la major Geffen afin d'appliquer le bon vieux principe trotskyste: "mordre la main de celui qui te nourrit" -ou comment pervertir le système de l'intérieur.

L'enregistrement de l'album est épique et se déroule en mai et juin 1991. Comprenant qu'ils tiennent une bombe dégoupillée entre les mains, les Nirvana et leur producteur Butch Vig envoient en eclaireur sur le marché, quelques semaines avant la sortie de l'album le 24 septembre 1991, le single "Smells Like Teen Spirit". Raz de marée immédiat.

Hymne génerationnel

Structurellement très simple, donc d'autant plus efficace, avec sa rythmique très influencée par les Pixies et ses breaks de guitares à la Black Sabbath, "Smells.." devient un hymne immédiat, le "Satisfaction" des années 1990 qui fédère une génération entière. Il faudra attendre 2003 et les White Stripes avec leur tube génial "Seven Nation Army" pour retrouver pareil consensus autour d'un même morceau.

Mais à la diffèrence du groupe de Jack White, celui de Cobain apporte autre chose: une revendication politique et esthètique. Tablant, dans leurs espoirs les plus fous, sur 400.000 exemplaires vendus de l'album "Nevermind" sur le sol Américain, il s'en vendra autant...en une semaine!

Deux mois plus tard, l'impossible se produit: "Nevermind" détrône de la première place des charts Américains Michael Jackson et son poussif "Dangerous". La stratégie de l'entrisme pronée par Kurt Cobain finirait-elle par fonctionner? D'autant que dans le sillage de Nirvana, beaucoup d'excellents groupes s'emparent du haut des charts: Soundgarden, Pearl Jam, Red Hor Chili Peppers font mordre la poussière aux Paula Abdul, Bryan Adams et autres Dire Straits; et même la France, historiquement peu réceptive au Rock alternatif à grosses guitares, finit par propulser Nirvana en haut de son Top 50.

La machine plus forte que l'homme

Sauf que l'industrie musicale est tout sauf idiote. Comprenant dès le départ tout le bénéfice qu'elle pourrait tirer d'un groupe "marginal", celle-ci l'intègre derechef au coeur de son système en en faisant l'un des poumons vitaux de son économie. La stratégie présente deux avantages: rendre le pouvoir "cool", car offrant le même espace de visibilité au porte-parole de la contestation Cobain, et donc neutraliser son discours en le banalisant et en le transformant en marchandise.

Propulsé du jour au lendemain sur la même planète que Madonna et George Michael, jouant chaque soir devant des dizaines de milliers de personnes, Cobain refuse de devenir ce qu'il déteste et ne change rien: ni à son image, ni à son art.

L'album suivant, "In Utero" , retrouve même la radicalité de "Bleach". Mais la machine est chaque jour plus forte. La pression s'accentue, et l'épilogue connu de tous: en Avril 1994, Cobain se tire une balle dans la tête. Il avait 27 ans.

2011: vive le formatage!

Kurt Cobain a donc perdu la bataille. Désormais, tout ce qui ressemble peu ou prou à de la contre-culture est quasiment récupéré par le business à grande échelle: l'utopie Techno, avec sa banalisation à travers le clubbing de masse et les DJs stars à la David Guetta, sa Techno Parade parisienne ultra-consumériste ridicule face à n'importe quelle Gay pride de province, en est la triste illustration.

Si en 2011, le haut des charts est au moins aussi mauvais qu'il y a 20 ans, avec le règne sans partage des Rihanna, Black Eyed Peas et autres Lady Gaga, il faudra commemorer "Nevermind" non pour ce qu'il est devenu ( un best-seller malgrè lui), mais pour ce qu'il a été: une déflagration sonique soutenant un discours antisocial et un crachat à la face de l'industrie musicale.

Rest in peace, Kurt.

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