Olivier Adam, "Les Lisières".

L'auteur publie chez Flammarion l'un des livres les plus en vue de cette rentrée 2012, aux antipodes de ses ouvrages précédents.
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Sagesse populaire

Dans sa simplicité et son bon sens, la sagesse populaire a parfois du bon: il ne faut effectivement jamais dire jamais.

Quand on a appris la parution d'un nouveau livre signé Olivier Adam en cette rentrée 2012, on a d'abord haussé les épaules en se disant que, dans la masse des 646 nouveaux romans publiés en septembre, on n'aurait vraiment aucun mal à trouver mieux que l'auteur de "A L'abri De Rien" ou "Des Vents Contraires" qui nous avait toujours au mieux, indifféré, au pire exaspéré: son style lisse, passe-partout et immédiatement oubliable à la Marc Lévy ou Guillaume Musso, ses romans mal troussés style littérature de gare qui en faisaient un Anna Gavalda masculin, rien n'était fait pour (c'est un euphémisme) déclencher l'enthousiasme.

Puis " Les Lisières" est paru. Le synopsis nous a intrigué. Et on a lu.

Reclu

Dans "Les Lisières" , Olivier Adam est Paul Steiner, écrivain de gauche installé et même reclus en Bretagne avec sa femme et ses deux enfants. Fatigué de Paris et de son petit théâtre mondain, Paul, qui reste avant tout un enfant de la classe ouvrière, a préféré fuir la capitale dans laquelle il ne se reconnait pas.

Peu après le départ de sa compagne Sarah et de ses enfants, Paul se rend dans la banlieue de son enfance au chevet de ses parents, en particulier de sa mère, hospitalisée. Là, il va mettre la main sur un document a priori anodin qui va faire vaciller le fondement même de ses origines familiales...

Ruptures

"Les Lisières" se découpe comme un mille-feuilles: la première couche est un roman sur les ruptures, voulues ou subies, qui jalonnent une vie.

On y évoque la rupture réelle (amicale, sentimentale, familiale) ou symbolique (rupture avec les lieux à travers les déménagements et le goût pour le voyage comme une fuite perpétuelle, rupture avec la classe sociale d'origine, sur laquelle on reviendra).

Mais surtout, on y découvre un héros, Paul, ne possédant aucune attache sociale, amicale ou sentimentale, ne semblant rester debout que pour ses enfants, et surtout pour sa curiosité d'un monde qu'il semble pourtant rejeter: c'est sa boulimie de disques, de bouquins, d'expos, de voyages, de films qui est le vrai fil conducteur d'une existence flirtant toujours avec l'auto destruction, de l'adolescent gringalet anorexique qu'il a été à l'adulte installé descendant gaillardemment bouteille de whisky sur bouteille de whisky.

Loin des clichés et de la caricature qui pourraient condamner sans appel de genre de propos, surtout de la part d'un auteur d'ordinaire habitué aux facilités de style et aux platitudes, le livre tombe juste: enfant de la première crise systémique et des années sida, génération X sacrifiée, il n'est pas facile d'avoir 40 ans dans la France de 2012.

Urgence sociale

La deuxième strate du mille-feuilles est la plus pertinente et la plus intéressante: paumé dans sa tête, Paul est surtout en perpétuelle rupture avec les différents milieux sociaux auxquels il est censé appartenir.

S'il a toujours su qu'il n'était pas à sa place dans son milieu d'origine (un père dur et ombrageux et une mère mélancolique, tous deux ouvriers), le retour de Paul, écrivain installé, dans sa banlieue d'origine est catastrophique: les classes moyennes qui basculent vers le prolétariat, et la classe ouvrière vers la précarité lui rappelent qu'il n'est plus des leurs; tout comme lui ne se reconnait pas dans le rejet simpliste et caricatural des immigrés et des élites.

Quant à son milieu professionnel, le constat n'est guère plus brillant: l'arrogance de classe des biens-nés renvoie toujours implicitement Paul à ses origines modestes.

Paul est un citoyen du monde, mais n'a nulle part où se poser; entre son père lui reprochant son soi-disant mépris intellectuel et sa supériorité culturelle, et ses anciens amis de lycée (comme son propre frère) le condamnant dans le rôle du bobo angélique ne comprenant rien aux gens du peuple, il est un homme de gauche à qui on dénie le droit de témoigner d'une réalité sociale sous prétexte qu'il n'en ferait plus partie, et n'en partagerait plus la souffrance.

Etats d'âme

Le principal reproche qu'on pourra bien sûr faire à Olivier Adam sera de donner le bâton pour se faire battre: en étalant ses états d'âme sur 450 pages, on n'est jamais loin du syndrôme "cinéma français", souvent résumé à tort ou à raison comme des prises de tête entre enfants gâtés dans des lofts du 7eme arrondissement, et donc du nombrilisme.

Sauf que les (rares) fois où s'ébauche une tentative d'autocritique, cela donne lieu aux meilleures scènes du livre; comme lorsque le père de Paul prenant la défense de Richard Virenque fait remarquer à son fils n'ayant jamais manqué de rien que l'on peut faire des fautes de français, ne pas avoir un gros bagage culturel, et être un type bien, honnête et droit.

Le retour de Paul dans son milieu d'origine servira de déclencheur à une autre rupture, celle amorcée en fin de roman, qui fait qu'il continuera de vivre en marge à la lisière d'un monde qu'il aura toujours rejeté et qui le lui aura bien rendu...

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