Pascal Boniface, "Les Intellectuels Faussaires"

Paru peu avant les vacances d'été, ce pamphlet connait un beau succès sans quasiment aucune promotion médiatique.

Serge Halimi

En 1997 paraissait en catimini "Les Nouveaux Chiens De Garde" de Serge Halimi, court ouvrage au vitriol sur la connivence des élites politico-médiatiques et véritable charge salutaire contre le journalisme de révérence.

Dans la droite lignée d'un Pierre Carles, Halimi démontrait comment un petit groupe de décideurs omniprésents parvenait à faire relayer ses vues par des journalistes aux ordres n'étant plus que de vulgaires porte-paroles du pouvoir.

Presque quinze ans après, Pascal Boniface publie ce qu'on pourrait qualifier de suite logique à ce pamphlet.

Opprobe médiatique?

Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques, enseignant à l'université Paris8, Pascal Boniface a été par le passé expert, pour le compte du PS, sur les questions de défense et de sécurité internationale.

Partant du constat ( malheureusement bien réel) que plusieurs intellectuels autoproclamés squattant sans vergogne plateaux tv et chroniques ont fait depuis quelques années du mensonge et de la dissimulation leurs marques de fabrique, Pascal Boniface nous livre un ouvrage sur ce qui est devenu une caricature de débat intellectuel en France...Puisque tous les "observateurs" ayant pignon sur rue distillent la même vision du monde.

On s'en doute, comme pour Serge Halimi en 1997, il ne fallait pas compter sur les médias dominants pour rendre compte d'un ouvrage qui a été refusé par pas moins de quatorze editeurs.

Toutefois, au détour de journaux plus hardis que d'autres ( "Télérama", "Le Monde", "Le Canard Enchainé" ), et surfant aussi probablement sur le climat de suspiscion général contre les élites en ces temps de crise, le livre, d'abord timidement tiré à 3500 exemplaires, attire contre toute attente son public et trouve preneur chez presque 60.000 acheteurs au moment où on tape ces lignes!

Intellectuel médiatique

Commençant par intelligemment montrer comment l'intellectuel éclairé soulevant de vrais problèmes est passé au faussaire surfant sur l'air du temps, Boniface définit bien de quelle façon Malraux et Sartre ont laissé leur place aux petits marquis des médias ne devant leur place que grâce à la puissance de leur réseau ou l'approximation de leurs analyses.

Et également, en creux, cet effet pervers du média de masse quand on le fréquente de trop près: une fois que l'on a goûté à la représentation télévisuelle, on en veut toujours plus, quitte à abandonner ses idéaux en route pour se rapprocher toujours davantage d'une élite politico-morale.

Contre-feux

Selon l'auteur, le rôle de l'intellectuel faussaire serait désormais de participer à ce que le linguiste américain Noam Chomsky appelle "la fabrication du consentement", c'est à dire l'acceptation du monde tel qu'il est en livrant de temps à autre des sujets de débats pré-mâchés n'allant pas chercher plus loin qu'une conversation de café du commerce.

Ainsi, le débat sur la laïcité à la française ou la soi-disant islamisation de la société, tout comme le soutien à la guerre en Irak ou celui, inconditionnel, à la politique d'Israël, reprèsenteraient-ils autant de contre-feux maintenant l'opinion hors des vrais problèmes.

Des exemples concrets

Pour étayer sa thèse, Pascal Boniface nous livre le portrait détaillé de huit intellectuels jugés, donc, comme des "faussaires" ayant toujours plus ou moins tenu un langage de dupe pour mieux préserver leur réseau ou leur classe sociale (BHL, Frédéric Encel, Thérèse Delpech) ou, encore plus grave pour l'auteur, ayant abandonné leurs idéaux en cours de route pour se conformer à ce que pense l'élite et s'y faire ainsi accepter en son sein ( l'exemple de Philippe Val, passé de la direction libertaire de Charlie Hebdo à celle de France Inter sous influence Sarkozyste ne pouvant bien sûr pas échapper à Boniface).

Ticket d'entrée

Après avoir refermé le livre, on pense à l'un des tout meilleurs romans publiés cette année qui voit ainsi son discours trouver une légitimité.

Dans son brillant "Ticket D'Entrée" , Joseph Macé-Scaron raconte comment l'élite de la communauté gay parisienne pratique le réseautage et le renvoi d'ascenseur afin de maintenir et même étendre son lobbying dans le monde politico-médiatique.

Dans les deux cas, la morale pourrait être la même: malheur à celui qui ne rentre pas dans le rang.

Sauf que "Les Intellectuels Faussaires" n'est pas un roman, mais le mirroir d'une époque ne fonctionnant qu'à coup de consensus et de faux semblants.

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