PJ Harvey, "Let England Shake"

Retour de l'artiste avec un neuvième album en demi-teinte.

Une fois n'est pas coutume, on pardonnera à l'auteur de la chronique de livrer une anecdote personnelle.

La scène se passe lors d'une soirée étudiante privée aux alentours de 1993. Les verres et les cigarettes circulent, Black Crowes et Red Hot sur la platine. Soudain, surgit des tweeters une reprise du "Highway 61 Revisited" de Bob Dylan, Blues moderne, taillé à la serpe: tension immédiate. Renseignement pris, il s'agirait du second album d'une jeune Anglaise du nom de Poly Jean Harvey.

Tout le reste ( lieu, participants, date) a sombré dans l'oubli ( ce qui est bien mieux comme ça).

Pas l'album dont est tiré le titre. "Rid Of Me" sera la première vraie rencontre avec l'univers de l'artiste dont on suivra pas à pas l'évolution.

Classe aristocratique

Fan de Blues poisseux et de Billie Holiday, ayant digéré et assimilé les influences conjuguées des Pixies, puis du son sale et urbain du New York interlope cher à Television, Richard Hell ou Lou Reed, PJ Harvey apparait en 1992 sur la scène Rock avec l'album "Dry".

Dans nombre d'interviews, Kurt Cobain ne manque jamais l'occasion de souligner tout le bien qu'il pense de celle que d'aucuns comparent déjà à la fille spirituelle de Captain Beefheart.

Mélange de classe aristocratique très British à la Marianne Faithful et de romantisme Gothique façon Siouxsie, PJ est avant tout une authentique Blueswoman, chose à laquelle un grand écorché comme Cobain ne pouvait décemment pas rester insensible.

Inconsolables du suicide du leader de Nirvana, les oreilles sensibles feront un triomphe à "To Bring You My Love" (1995), premier album bénéficiant d'une grosse production et plus gros succès public de la chanteuse à ce jour, maniant habillement la lumière et les ténèbres.

Changement de statut

Du coup, l'époque lui appartient: la sortie d'un nouvel album met dans tous leurs états les fans de cette chanteuse qui voit son statut changer: de prêtresse pour initiés, elle devient ( tout du moins en France) l'incarnation de la "ligne claire" défendue par les Inrockuptibles et Bernard Lenoir, quelque chose comme l'Artiste avec un "A" majuscule, populaire juste ce qu'il faut, avec un je-ne-sais-quoi manquant à Bjork qui ne la fait pas (encore) tomber dans l'adoration béate des bobos.

"Is This Desire?" ( 1998) et surtout "Stories From The City, Stories from The Sea" (2000), avec ses guitares surchargées de l'électricité New Yorkaise et claquantes comme un coup de fouet dans un backroom, hommage évident à ses idoles d'adolescence, achèvent la mise en orbite.

La suite sera plus...mitigée.

Virage à 360 degrès

"Uh Uh Her" (2004) reprend la formule de son prédécesseur en poussant encore le son des guitares mais peine à convaincre.

En comparaison, "White Chalk" ( 2007) est un virage à 360 degrès: piano et voix haut perchée à la Kate Bush, instruments acoustiques pour seuls accompagnements, l'album est une prise de risque artistique totale.

Les fans ne suivent pas et l'album est reçu avec une tiédeur certaine.

Voilà donc PJ Harvey confrontée au même problème que Johnny Hallyday en 1976: projet ambitieux ("White Chalk" donc) ou album service-service visant à rassurer la base ( "Uh Uh Her"), le tout se vendra pareil .

Mais l'echec commercial de "White Chalk" permet-il au moins à PJ Harvey de continuer, plus que jamais, à bénéficier d'une crédibilité artistique maximale en faisant partie des rares artistes installés n'hésitant pas à piètiner la recette ayant fait leur succès.

Let England Shake

Sorti le 14 Février, le neuvième et nouvel album a pour mission de ramener à la maison le grand public désarçonné par les dernières livraisons studio de la diva Gothique.

D'emblée, ce qui frappe, c'est que PJ ne s'est visiblement pas remise de ses obsessions pour le chant de Kate Bush-cette fois-ci dans le bon sens du terme. Ses montées dans les aigus du titre "The Glorious Land" fichent le frisson (titre gâché par l'intrusion ridicule et intempestive d'une...trompette version Jacky fier de son Tuning!) et ramènent, vocalement parlant, aux grands moments des premiers albums.

Les morceaux up-tempo, à l'image de la chanson titre, ne sont pas les plus nombreux mais sont tous réussis et un titre comme "The Last Living Rose", très certainement le meilleur de l'album, a tout pour rassurer les fans de la première heure.

Mais ce qui cloche, c'est la thématique même du disque: entre pseudo Reggae mal digéré ("The Colour Of The Earth": déjà ce titre! Même Bono n'aurait pas osé) et sous-Coldplay ("Hanging In The Wire"), les textes renvoient à des récits de bataille et de conflits teintés de nostalgie d'une Angleterre idéalisée et désuette; angle très surprenant et décevant de la part d'une artiste ayant toujours traduit la marge ainsi qu'une authentique avant-garde artistique.

Avec ce disque en demi-teinte, ni enthousiasmant ni vraiment décevant, on est en droit de se dire que seuls les fans hardcore de la chanteuse y trouveront à peu près leur compte.

On lui en veut d'avoir loupé le coche: nous aurions pu avoir un vrai beau disque de début d'année...

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