"Sex Machine"

Diffusée entre 1983 et 1986 sur Antenne2, la mythique émission issue des "Enfants Du Rock" ressort en format dvd. Retour sur ses origines et son contenu.

MTV

Août 1981. Un jeune journaliste français déchaîné commente depuis Los Angeles le lancement d'une nouvelle chaîne de télévision.

Dédiée entièrement à la musique, MTV émettra 24h/24, 7 jours sur 7. Dur de ne pas partager l'enthousiasme du jeune Philippe Manoeuvre qui voit, à l'époque, MTV comme un espace de totale liberté où la musique autre aurait enfin sa place (inutile de dire qu'il déchantera vite...).

A seulement 27 ans, celui-ci est déjà depuis 7 ans une des grandes plumes du magazine Rock'n'Folk et a contribué à faire connaitre la littérature contre-culturelle américaine (surtout) et française (un peu) via la collection Speed 17. De ce fait, lui, ainsi qu'une partie non-négligeable de la population française, ne peut tout simplement pas comprendre que son pays ne soit doté que de trois chaînes de télé publiques émettant de 11h à 23h et matraquant les sempiternelles mêmes vedettes ringardes et franchouillardes vendant de la variété aussi vaine qu'innofensive.

Aussi est-il doublement surpris de recevoir début 1982 un coup de fil de la direction d'Antenne2...

"Métal Hurlant"

En cette époque préhistorique sans internet et sans chaînes privées, il est donc demandé à Manoeuvre et son acolyte Jean-Pierre Dionnet de réfléchir à la création d'une émission mêlant bande-dessinée et musique, exactement dans la lignée de ce que les deux compères ont fait avec le magazine "Métal Hurlant".

D'abord très sceptiques à l'idée de collaborer avec le monde de la télé, ils ressortent fascinés de leur entrevue avec un autre tandem. Pierre Lescure, directeur des programmes, et Alain de Greef, en charge des variétés et divertissements, ont eu une idée de génie: ouverts et cultivés, les deux hommes se sont souvenus d'un recueil de nouvelles de Francis Scott Fitzgerald, "Les Enfants Du Jazz" .

Le projet est simple: puisque le rock est devenu un caméléon inter-générationnel, pourquoi ne pas décliner une émission t.v. sur le modèle du bouquin à travers diffèrentes séquences qui parviendraient à créer un tout unifié?

"Les Enfants Du Rock" viennent de voir le jour.

Qualité d'antenne

En 1982, les hommes en gris sortant des écoles de commerce n'ont pas encore totalement pris le pouvoir, et il est possible de rencontrer des dirigeants encore très concernés par les notions de service public et de qualité d'antenne. Lescure et De Greef ( avec la bénédiction du PDG d'Antenne2, Pierre Desgraupes) vont alors mettre en place le laboratoire de ce que deviendra Canal+ quelques années plus tard.

Lors de leur premier entretien, Dionnet et Manoeuvre insistent bien face à leurs futurs employeurs: la télé, ils n'y connaissent rien. La réponse de De Greef est légendaire: "Tant mieux, comme ça vous ferez quelque chose de neuf et intéressant".

Au départ, Dionnet et Manoeuvre livrent donc "L'Impeccable" . Le concept est audacieux, les moyens mis en oeuvre assez énormes pour l'époque, mais le public n'accroche pas, et on peut voir dans les interviews ayant suivi cette période que le duo n'était lui-même pas satisfait du résultat final.

C'est en septembre 1983 que l'émission trouve la formule gagnante: chaque samedi soir après Drucker, les parents vont au lit et les gosses branchent la prise électrique...

Triumvirat

Pierre Lescure déclare souvent que "Les Enfants..." de cette période reste son souvenir de télé le plus mémorable. Qu'on en juge, le triumvirat est parfait : "Houba Houba" transforme Antoine De Caunes en Tintin reporter sillonant le globe pour dénicher les nouveautés rock, ramenant des émissions mythiques ( le rock en Australie, Hallyday à Nashville, etc...). Ultra avant-gardiste, "Haute Tension" d'Alain Burosse annonce "L'Oeil Du Cyclone" et, en mettant en avant la new-wave de Devo ou Klaus Nomi, sample les images comme les premiers djs samplent les sons; à tel point qu'on reste bluffés presque 30 ans après par l'habillage de l'émission.

Et il y a enfin "Sex Machine".

Funk et sketchs

La légende affirme que Nile Rodgers et Bernard Edwards, les deux génies de Chic, auraient écrit leur hit "Le Freak" après s'être fait refoulés du club Studio 54 à New York.

Dionnet et Manoeuvre vont se servir de cette trame pour élaborer "Sex Machine" .

Le titre annonce la couleur: hommage à James Brown, l'émission aura pour but de faire découvrir au public français les meilleurs titres de funk, et plus largement de musique noire américaine. Programmant systématiquement ce qui se voit de mieux sur MTV, et surtout ce que celle-ci rejette, les titres sont entrecoupés de sketchs dans lesquels les deux présentateurs deviennent acteurs et se répartissent les rôles: Dionnet sera le nightclubber en smoking, un Fantasio fêtard,et Manoeuvre incarnera le rockeur en perfecto dans la lignée du Lucien de Franck Margerin (l'influence BD est toujours en creux), le but pour eux étant d'entrer par tous les moyens dans un club d'où ils finissent toujours par se faire refouler ou jeter.

D'un point de vue musical, l'émission lance la mode naissante du clip et du trio des années 80: Prince, Madonna et Michael Jackson (avec une préférence largement affichée pour le premier).

Mais pas seulement, loin de là: c'est toute une génération qui découvre les bombes funk de Cameo, Odyssey, Vanity 6 ou Run DMC.; et on peut dire sans hésitation que le courant French Touch des années 1990 trouve sa source dans la programmation musicale de l'émission qui ouvrira au final autant de portes que les articles de Didier Lestrade dans "Libération" sur la house music.

Populaire de qualité

Partageant la même conception de l'antenne que Thierry Ardisson ou Antoine De Caunes selon laquelle il est tout à fait possible de faire du populaire de qualité, le duo va intelligemment mêler les invités dans ses sketchs gentiment absurdes (cf. l'escalade d'un sein géant sur le téton duquel on plante un drapeau en guise de victoire!) : les figures de la nuit parisienne comme Claude Challe, Farid Chopel ou le génial Alain Pacadis cohabitent avec de jeunes starlettes débutantes et fort peu vêtues comme Sophie Favier, Pauline Laffont ou...Zazie; et le succès de l'émission est tel que les stars grand public de la chaine (Bernard Pivot, Jacques Martin, Patrice Laffont) font des pieds et des mains pour venir taper l'incruste.

Pas sectaire, l'émission fait également la part belle aux artistes français comme Chagrin d'Amour, Bashung, Rita Mitsouko, et surtout Serge Gainsbourg, véritable fil rouge et figure tutélaire du show.

Philippe Manoeuvre et Jean-Pierre Dionnet deviennent des vedettes populaires, et "Sex Machine" remporte même le Sept d'Or de la meilleure émission de divertissement en 1985.

Nouveau cap

Avec l'arrivée de Bernard Lenoir aux commandes des "Enfants..." en septembre 1986, "Sex Machine" s'arrête. Le show du samedi soir n'en a lui-même plus que pour deux ans...

Après l'arrêt de l'émission, Dionnet rebondit sur Canal+ où il défend un cinéma exigeant et décalé. Philippe Manoeuvre reprend la rédaction en chef d'un "Rock'n'Folk" exangue en juin 1990 avec le succès que l'on sait.

Aucune trace de nostalgie dans les interviews des deux compères accompagnant le dvd "Sex Machine" : juste la conscience d'avoir permis l'éclosion de nouveaux artistes dans une émission destinée bien plus qu'au cercle des initiés.

En revoyant l'émission, on se rend compte que ce n'est pas tant cette dernière qui manque, mais une sacrée bonne dose de Viagra à nos samedis soirs...

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