"Shame", de Steve McQueen

Avec Michael Fassbender dans le rôle principal, portrait d'un trentenaire new-yorkais rongé par une addiction au sexe sous toutes ses formes.

Jusqu'à la mort

Issu du monde de la vidéo et de l'art contemporain, le réalisateur Steve McQueen passe pour la première fois derrière la caméra en 2008.

Cette première réalisation, "Hunger" , décrit de façon extrêmement minutieuse le combat de Bobby Sands, icône politique en Irlande du Nord passée à la postérité pour avoir mené jusqu'à la mort une grève de la faim de 66 jours en 1981.

Reconstitution historique fidèle, maitrise stylistique: le film installe le réalisateur dans la cour des réalisateurs sur qui il faut compter.

Aussi, le second long métrage n'en est-il que plus attendu.

Signes extérieurs de richesse

Brandon, la trentaine conquérante, aborde jusqu'à la caricature la panoplie du golden boy flamboyant à qui tout réussit: un job de trader en or lui garantissant des revenus faramineux, un loft en plein coeur de Manhattan, un physique d'Apollon, tous les signes extérieurs de richesse en vigueur depuis les années yuppies. Seule ombre (de taille) au tableau: dans "Shame" , Brandon est accro au sexe; une véritable dépendance qui finit par le couper de toute vie affective.

On pourrait s'attendre à une relecture, 20 ans après, du fameux personnage de Patrick Bateman, héros du mythique "American Psycho" de Bret Easton Ellis ayant traumatisé (dans le bon ou le mauvais sens du terme...) toute une génération de lecteurs. Sauf qu'à la diffèrence de son ainé, Brandon n'est pas un serial killer: il est "seulement" prisonnier de ses pulsions sexuelles.

Fréquentation compulsive

Remarqué dans "Fish Tank" ou "Inglorious Bastards" (où il incarnait le caporal Archie Hicox), l'acteur Michael Fassbender a tenu le rôle principal de la première réalisation de Steve McQueen.

Celui-ci ayant été tellement impressionné par son implication physique dans le rôle de Bobby Sands, en allant jusqu'à perdre réellement une grosse douzaine de kilos pour mieux vivre le calvaire de son personnage, qu'il n'ira même pas caster d'autres acteurs pour le rôle de Brandon.

On le retrouve donc en consommateur effréné de sexe, perdu en plein milieu d'un New York de plus en plus en proie au politiquement correct et au puritanisme ambiant.

Finie, la Grosse Pomme qui suintait le vice et le stupre de tous ses orifices et si bien filmée par le Friedkin de "Cruisin'" ou le Schrader de "Hardcore" : Dans la ville, et plus globalement la société, filmée par McQueen, un homme comme Brandon a toute les chances de se voir condamner au rôle de paria: fréquentation compulsive de sites spécialisés dont il truffe d'extraits croustillants son ordinateur professionnel, consommation frénétique de call girls(hautement) tarifées, Brandon a de plus en plus de mal à faire coexister son moi social et son moi profond, véritablement torturé par les pulsions animales qui le privent, au final, de toute forme de bonheur.

On s'en doute, tout cela finira très mal; et toute forme de référence trop évidente à un ancien patron du FMI serait bien sûr malvenue...

A portée de clic

Mettant en scène le combat intérieur de son héros sans voyeurisme ni jugement de valeur, Steve McQueen met en lumière le problème de l'ultra-moderne solitude du mâle urbain chanté par Souchon en 1988, mais encore amplifiée par l'essor des nouvelles technologies: quand tous les fantasmes et toutes les tentations, aussi et surtout les moins avouables, sont juste à une portée de clic, pourquoi s'étonner de la banalisation de certaines "déviances" jusque-là confinées aux caves moites de backrooms ou parties fines chics et décadentes?

La honte de soi-même éprouvée par le personnage de Brandon n'est au final rien d'autre que la souffrance éprouvée par tout un chacun de ne jamais jouir assez face au bombardement quotidien incessant d'images poussant la libido à l'extrême, mais se trouvant bridée par une société en aparence permissive mais n'ayant jamais été aussi codifiée en terme de moeurs.

Dans les faits, tous les Brandon modernes sont condamnés à consommer toujours davantage de sexe, virtuel ou non, sans jamais parvenir à assouvir leurs besoins.

Constat clinique

Hasard du calendrier, "Shame" sort à quelques semaines d'intervalle avec "Sleeping Beauty" , première réalisation de l'Australienne Julia Leigh, et sensation scandale (très surestimée) du dernier festival de Cannes.

Assez éloignés a priori l'un de l'autre, les deux films posent le même constat clinique sur le rapport à la sexualité moderne: seule la transgression des règles morales permet, selon ces deux réalisations, d'échapper au puritanisme saturant l'époque.

Constat désabusé et assez flippant, puisque dans cette optique, dans le match opposant la raison sociale à l'assouvissement de pulsions parfois franchement bancales, la première option n'en sort pas vraiment vainqueur...

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