"The Artist", de Serge Hazanavicius.

Pari gonflé et réussi pour le cinéaste: imposer, à l'heure du tout numérique, un film muet en noir et blanc avec un Dujardin solaire.

Longtemps collaborateur des Nuls et de Philippe Dana, Serge Hazanavicius est ce que l'on peut appeler un pur produit de l'école Canal Plus.

Son premier fait d'arme a lieu lors des fêtes de Noël, en 1993. Celui-ci, avec la complicité de Jean-Yves Lafesse, a alors une idée de génie: profitant du centenaire de la création de la compagnie Warner Bros, il s'empare d'extraits de films devenus entre temps des classiques pour en faire un détournement aussi désopilant que déjanté.

Furax, la Warner bloque immédiatement l'objet qui n'en devient que plus culte. Résultat, depuis presque 20 ans, "La Classe Américaine" et son pitch absurde ( l'histoire de John Wayne, l'homme le plus classe du monde) font le bonheur des amoureux du cinéma "autre" et d'humour potache qui s'échangent de vieilles VHS usées jusqu'à la corde à force de multi-passages et devant se contenter de brefs extraits sur YouTube en attendant un très hypothétique DVD.

OSS 117

Passé à la case cinéma, Hazanavicius a connu un beau succès public avec ses deux volets de la série "OSS 117" avec Jean Dujardin dans le rôle titre, lorgnant de toute évidence vers le tandem Philippe De Broca / Jean-Paul Belmondo et leurs chefs d'oeuvre comme "L'homme De Rio" ou "Les Tribulations d'un Chinois En Chine".

Mais dans un cinéma français de plus en plus formaté par le diktat des chaînes de télé, pas facile de monter un projet ambitieux même quand on a cartonné deux fois de suite au box-office en ayant employé l'acteur français le plus côté en tête d'affiche.

Ainsi, "The Artist" a bien failli ne pas voir le jour, faute de producteur et de relais prêts à s'engager dans l'aventure.

Proposant le projet dans un premier temps à Thomas Langmann, celui-ci refuse net, préfèrant diriger Hazanavicius vers un remake de... "Fantomas" ... Refus ferme et définitif du réalisateur qui peine, en outre, à convaincre Dujardin du bien-fondé de son projet.

Etant déjà passé à côté du rôle tenu par Kad Merad dans "Les Ch'tis" mais en bisbille avec Langmann, Dujardin se ravise et finit par accepter le rôle, conscient du potentiel du scénario. Sa participation au projet booste donc la production et la mise en chantier du film.

Cinéma muet

Dans "The Artist" , Jean Dujardin est donc George Valentin, star du cinéma muet. Celui-ci refuse de voir la révolution qui se déroule sous ses yeux, à savoir le triomphe annoncé du cinéma parlant.

Une anonyme figurante secrètement éprise de lui, Peppy Miller (Bérénice Bejo, craquante), va progressivement le supplanter en tant qu'icône du cinéma aux yeux du grand public du début des années 1930.

A la fois drôle et émouvant, "The Artist" est un hommage permanent et très référencé au monde du cinéma, peut-être parfois un peu trop, jugeront certains.

Les trouvailles graphiques et visuelles, comme la scène ou un Valentin en pleine pente descendante voit sa propre ombre le fuir, ne font pas oublier l'abattage des comédiens qui se sont de toute évidence régalés à incarner ces comédiens sortis du passé, faisant passer du rire à l'émotion sans jamais surjouer. On notera ainsi, dans les seconds rôles, l'excellent John Goodman en producteur hollywoodien type, mi-requin mi-pygmalion, accompagnant la nouvelle star Peppy dans son ascension.

Chute et rédemption

Peut-être plus encore que dans sa forme, "The Artist" finit surtout par séduire sur le fond: la dernière heure du film, consacrée à la chute sociale de George et au thème très américain de la rédemption, est absolument intemporel concernant les vicissitudes et les eaux troubles du monde du show-business.

A l'heure d'internet et des pseudo-stars issues de la télé réalité, l'attrait pour la célébrité instantanée et sa face noire, l'oubli immédiat d'anciennes gloires ou se définissant comme telles, est plus présent que jamais. En cela, "The Artist" est un film intemporel.

Un objectif de plus pour ce film à la fois populaire et exigeant dans sa forme, et dont le principal mérite sera certainement de montrer à un large public, si besoin était, qu'il n'y a bien sûr et heureusement pas besoin de s'abaisser à réaliser "Taxi" ou "Camping" pour savoir parler à l'oreille d'un public populaire.

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