Todd Solondz, "Dark Horse"

Sixième film du réalisateur du New Jersey, creusant toujours le sillon du mal-être chez l'américain moyen.

Mal à l'aise

C'est le personnage joué par Clint Eastwood lui-même qui l'assène dans "Le Bon, La Brute Et Le Truand" : il y a deux sortes d'hommes, un qui tient un revolver chargé, et un qui creuse.

Même chose pour le cinéma. Il y a deux sortes de films: ceux qui permettent au spectateur de se divertir et n'ont pas d'autre prétention, et ceux qui le secouent, le remuent, et le font s'interroger en parfois le rudoyant, voire en le mettant mal à l'aise.

Dans cette dernière catégorie, on trouve pêle-même, pour ne citer que les plus contemporains et sans pour autant faire de lien entre eux, Oliver Stone, Gaspar Noé, Larry Clark ou Bertrand Blier. Puis il y a le cas Todd Solondz.

Middle class américaine

Paru en 1998, "Happiness" a été vécu comme un électrochoc par tous ceux l'ayant vu: dressant les portraits peu flatteurs de personnages typiquement représentatifs de la middle class américaine dont le vernis BCBG ne parvient pas à dissimuler les perversions et le mal-être, "Happiness" aborde des thèmes (perversion sexuelle, frustration, pédophilie) aussi dérangeants qu'une mise en scène faite pour souligner ces travers et susciter le malaise chez les spectateurs.

Il est vrai que, depuis son premier film et plus grand succès public à ce jour, "Bienvenue Dans L'âge Ingrat" , Todd Solontz, originaire du New Jersey comme la plupart des héros de ses films, aime par dessus tout la controverse et, en bon disciple de John Waters, adore montrer les travers de la petite bourgeoisie conservatrice américaine pour mieux en dénoncer les failles et l'hypocrisie.

"Dark Horse"

Sorti en France le 29 août dernier, "Dark Horse" est la sixième réalisation de Todd Solontz.

Celle-ci relate la vie d'un certain Abe, la trentaine mélancolique s'accrochant à son adolescence, voire son enfance via la collection de jouets qui décore la chambre qu'il occupe toujours...chez ses parents.

Non content de toujours vivre chez papa/maman à son âge avancé, Abe travaille aussi pour le compte de son père (Christopher Walken, encore une fois excellent), et passe ses soirées à jouer avec sa mère (Mia Farrow) au backgammon. Le jour où il rencontre Miranda, trentenaire aussi inadaptée que lui à la vie en société et retournée vivre elle aussi avec ses parents, Abe décide de construire une vraie et belle histoire d'amour, se décidant même à demander Miranda en mariage.

Seulement voilà: en proie au doute et au manque de confiance en lui qui le minent depuis l'enfance, Abe se met à douter de son aptitude au bonheur et de sa capacité à rendre une femme heureuse...

Tristesse

Dans un premier temps, on se dit que cette histoire d'amour entre éternels adolescents gauches et malheureux a déjà été vue 100 fois, notamment dans le récent et excellent "Lonesome Jim" de Steve Buscemi.

Puis, à moins d'être doté d'un coeur de pierre et/ou n'ayant jamais connu de coup de mou dans sa vie, on est rattapé par le sentiment de tristesse ambient distillé par l'accumulation de scènes où Abe s'avère, selon les cas, pathètique ou touchant.

Et surtout, au fur et à mesure où avance le film, celui-ci fait de plus en plus appel au rêve et à l'imaginaire, ce qui lui vaut ses meilleures scènes. Mais comme souvent chez Solondz, ce qui apparait comme une porte de sortie, voire une issue de secours, n'est seulement qu'un trompe-l'oeil, et le "miracle" ne dure que l'espace de quelques minutes...

Poétique

Si, au final, "Dark Horse" n'apparait pas comme un chaînon majeur dans la filmographie de Solondz, c'est peut-être là sa réalisation la plus surprenante: en creusant le filon de l'humour davantage décalé et plus poétique à la Paul Thomas Anderson période "Punch Drunk Love" , virage amorcé dans "Storytelling" (2001) et surtout "Palindromes" (2004), Solondz se défait peu à peu de son image de critique acerbe et cynique qui lui aura valu nombre de détracteurs l'accusant de mépriser ses personnages.

En filmant ici au plus près des anti-héros s'avérant , au final, émouvants, Todd Solondz se dirige vers un territoire nouveau pour lui: l'empathie. Qualité que l'on n'attendait pas forcément à retrouver dans son cinéma.

Sur le même sujet