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JOCELYNE VIDAL

Publié dans : Les articles Culture de Jocelyne Vidal

Les Invisibles de Sébastien Lifshitz

Rencontre avec Sébastien Lifshitz, réalisateur d'un documentaire qui renverse les clichés sur l'homosexualité

Après s’être vu imposer le licenciement de sa compagne, la responsable export démissionne pour fonder avec elle un élevage de chèvres. Au même moment, un aristocrate danse avec un homme devant l’objectif d’un magazine qui titre dans les années 70 : « Vague homo, la France atteinte à son tour…»

La vie de Christian est un roman. Comme celles de Catherine et Elisabeth, Yann et Pierre, Bernard et Jacques, Pierrot, Thérèse, Monique et Jacques. Autant d’hommes et de femmes remarquables « mis en récit » avec humour et poésie par Sébastien Lifshitz. Le réalisateur de ce documentaire sur « la puissance des esprits libres » nous parle de son film sorti en plein débat sur le mariage gay.

La sortie des Invisibles à la veille de l’examen d’un projet de loi sur le mariage gay, est-ce vraiment une coïncidence ?

« Rien n’a été programmé. Ce film réunit les récits d’hommes et de femmes nés dans l’entre-deux-guerres et qui ont dû se battre pour vivre librement leurs désirs à des époques moins tolérantes. Il est d’ailleurs intéressant de créer à travers ce film, une résonance au débat actuel. Ce débat ne pose pas seulement la question de savoir si l’on est pour ou contre le mariage gay, il révèle aussi qu’une partie de la population est homophobe. En période de crise, les gens manquent de repères stables et ont tendance à se replier vers des valeurs plus traditionnelles, héritées d’un autre âge, comme on a pu le constater lors du vote de la loi instaurant le Pacte Civil de Solidarité il y a plus de dix ans. »

On sent tout le poids de ce conformisme dans la réflexion de Christian : « Je mets une barrière sur mes propres désirs pour devenir l’adulte qu’il faut devenir»

« Au-delà de l’homosexualité, le film montre en effet la valeur du combat, la puissance des esprits libres. Mais j’ai essayé de sortir d’une lecture victimaire de l’homosexualité. Il est certain que des situations dramatiques existaient et existent encore aujourd’hui. J’ai été cependant surpris de constater que beaucoup d’homosexuels ont réussi à « adapter » leur vie pour vivre leur sexualité sans trop de contraintes à ces époques-là.

J’ai ainsi rencontré de nombreux couples vivant ouvertement ensemble depuis trente ou cinquante ans. Le film rend hommage à ceux et celles qui par le simple fait d’avoir vécu aussi librement, ont permis que nous ayons les libertés dont nous disposons aujourd’hui. Il faut toujours rappeler le combat mené, raconter les ennemis de toujours, la pensée réactionnaire qui ne demande qu’à réapparaître. Rien n’est jamais acquis. »

Comment avez-vous choisi vos personnages ?

« Ce film est l’aboutissement d’un an et demi de recherche dans toute la France, d’hommes et femmes de plus de soixante-dix ans représentant le plus possible la société française. Il fallait naturellement qu’ils soient à l’aise devant une caméra, mais aussi qu’ils arrivent à avoir suffisamment de distance par rapport à leur existence, pour ne pas se situer dans l’anecdote.

La réflexion sur leur parcours devait aussi s’accompagner de photos, films et lettres incarnant le passé. J’ai aussi accordé beaucoup d’importance au pouvoir d’évocation des lieux où ils vivaient, il fallait qu’ils soient cinégéniques et mettent en valeur des gens en pleine communion avec la nature. C’est en l’observant que Pierrot a appris la vie ; cet enfant de Rousseau est une personne magnifique, il incarne toute la mémoire de la paysannerie. »

Comment expliquer la présence importante de l’homosexualité dans le monde rural ?

« J’ai privilégié une vision transversale de l’homosexualité pour déplacer certaines idées reçues, éviter les clichés selon lesquels les homosexuels vivent dans de grandes villes, exercent des professions artistiques, alors qu’ils peuvent être bourgeois ou prolétaires et appartiennent à toutes les catégories sociales. L’autre cliché à éviter était celui de la jeunesse véhiculée par la presse gay, focalisée presque exclusivement sur les trentenaires. Les medias en général ne s’intéressent pas davantage aux vieux, encore moins aux vieux homos. Cette invisibilité des personnes âgées est malsaine ; elle ne fait qu’accroître notre angoisse face à la mort et au vieillissement. Arrivé à un certain âge, ces hommes et ces femmes absents de toute représentation, ont le désir de se raconter. Je suis arrivé au bon moment pour filmer leur vie au présent, regarder ce que c’est d’aimer et de vieillir pour des homosexuels de plus de soixante-dix ans. »

Sortie du film Les Invisibles le 28 Novembre 2012

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