El Gusto, un régal

Entre humour et nostalgie, le film de Safinez Bousbia fait revivre l'Algérie des années 50 aux rythmes du chaâbi , « la musique de tous les exodes »

El Gusto, titre du premier film de Safinez Bousbia, est le sésame d’un voyage qui vous empoigne le cœur. El Gusto, autrement dit le goût de la « musique de la bonne humeur » enfièvre les panoramiques sur Alger la Blanche. Les rythmes du chaâbi électrisent le dédale des ruelles de la Casbah où chaque grain de chaux raconte un poème d’El Anka.

Inventeur dans les années 20, d’une musique issue d’influences berbéro-andalouses et de chants religieux, le grand maître du chaâbi fait résonner de plus belle « le son magique » dans le cœur et les oreilles de ses anciens élèves. A commencer par Mohamed El Firkioui, musicien devenu miroitier dont la réalisatrice Safinez Bousbia pousse la porte un jour de 2003. Sans se douter que le petit miroir admiré à l’entrée de son échoppe allait la « plonger dans une Algérie qu’elle n’avait jamais imaginée. »

Huit ans pour retrouver les survivants d’un âge d’or

Le récit de Mohamed El Firkoui, « musicien qui danse avec son accordéon comme avec une femme » redessine tout à coup les visages et les partitions de la classe de conservatoire d’El Anka. Safinez se promet de retrouver les survivants d’un âge d’or où juifs et musulmans étaient réunis par une passion commune pour la musique chaâbi. Une quête de huit années rythmées de luth, mandole et de « chants lancinants, oscillant sur la crête des vagues. »

« Sur le bateau d’El Gusto tu sera toujours heureux »…Le refrain se vérifie dans le sillage d’El Anka, immortel poète d’une musique ressuscitée jour après jour. Entre Alger, Paris et Marseille, la réalisatrice retrouve la trace de Saoud l’Oranais, de José de Souza, Rachid Berkani. Mustapha Tahmi, un proche d’El Anka. Et voilà que le comédien Robert Castel, fils d’une figure mythique du chaäbi, Lilli Labassi, rejoint à son tour le bateau d’El Gusto. Clarinettes, violons et mandolines sortent de leurs écrins pour faire vibrer les cœurs, danser les corps , comme aux plus belles heures de l’ »Olympia » d’Alger.

La musique épouse l’histoire

De la Casbah à la Pêcherie en passant par le Café Malakoff, le chaâbi résonne à tous les coins de rues sous les pas des pionniers d’une musique qui épouse l’histoire. « Mes frères meurent , pourquoi continuer à chanter ? » confie un musicien en pleine guerre d’indépendance. « Nos guitares servaient de passeport dans les soirées françaises et nous ajoutions des mots de passe aux poèmes des moudjahidines », se souvient un autre témoin des années de déchirure. « Bien que la belle harmonie qui liait ces musiciens juifs et arabes ait été brisée par la guerre, ils n’ont rien perdu de leurs souvenirs, de leur passion intacte pour la musique chaâbi », remarque Safinez Bousbia.

Le temps de faire ressurgir l’Algérie des années 50 de leurs précieux témoignages, la réalisatrice s’est dit « qu’il fallait reconstituer le groupe, redonner vie à cette musique. Safinez propose aux « papys du chaâbi » de se retrouver à Marseille pour ce qui devait être un ultime concert et s’avère en fait, le premier d’une longue série ! Eparpillés sur les deux rives de la Méditerranée, les quarante musiciens de la première classe de musique chaâbi du Conservatoire d’Alger ont été réunis dès 2006 par Safinez, pour un premier concert à Marseille, un autre suit la même année à Bercy.

A la veille de la sortie du film le 11 janvier, deux concerts sont prévus ce soir et demain à Paris au Grand Rex, un autre marquera le 14 janvier à Bruxelles, les retrouvailles, après 50 ans de séparation, des musiciens juifs et musulmans d’El Gusto. « Judéo –andalouse et arabo-andalouse, la même musique se trouve dans les bagages de tous les exodes. »

Sortie du Film El Gusto le 11 janvier

CD El Gusto (Remark)

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