Les Adieux à la Reine de Benoît Jacquot

« Je suis devenu cinéaste car je ne suis pas écrivain », confie le réalisateur d'un film sensuel, très raccord avec l'époque actuelle. Interview
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Qu’est-ce qui vous a donné l'envie d’adapter le livre de Chantal Thomas ?

Son livre m’a immédiatement fait penser à un film. Ce qui m’a intéressé dans cet ouvrage, c’est une dramaturgie de trois nuits et quatre jours. Cette extrême concentration du temps et des lieux d’un huis clos où s’étaient enfermés Marie-Antoinette, Louis XVI et la Cour. Paradoxe de ce lieu unique, Versailles n’avait pourtant rien d’ un huis clos. C’était une ville de plusieurs milliers d’habitants où les fastueux appartements royaux masquaient à peine les combles, les sous-sols insalubres où vivaient les domestiques. Ce contraste saisissant entre l’apparat royal et la modestie des petits appartements de courtisans donne un sentiment de présence extraordinaire. On a l’impression d’assister en direct à la panique générale qui précède le naufrage de Versailles. Là, comme à bord du Concordia, tout s’accélère, s’emphatise en une nuit.

Comment s’est imposé le choix de Léa Seydoux pour interpréter la lectrice de la Reine ?

Léa Seydoux a été très vite celle qui donne son visage à Sidonie Laborde dont la vie témoigne d’un bel appétit d’aller de l’avant. La lectrice de la Reine est le vecteur d’une histoire qu’elle vit au présent sans avoir le temps de tout comprendre : faire partager sa perception au spectateur était une manière de rendre les choses les plus vivantes possible, en évitant toute dimension passéiste.

Diane Kruger en Marie-Antoinette plus vraie que nature

Confier le rôle de Marie-Antoinette à Diane Kruger vous est aussi apparu comme une évidence ?

Cela a pris un peu plus de temps. J’avais d’abord pensé à Eva Green, une actrice que j’aime énormément, pour incarner la Reine liée de façon organique à l’image de l’ « étrangère », de l’ «Autrichienne », mais Eva a dû aller tourner avec Tim Burton. Et, dès que Diane Kruger a su que la place était libre, elle m’a demandé un rendez-vous. Elle est arrivée entre deux avions, au bar d’un hôtel. Elle s’est précipitée sur moi sans me laisser le temps de parler, m’a lancé : « J’ai le même âge que Marie-Antoinette, je suis née un 14 juillet, ma mère s’appelle Marie-Thérèse, il faut que ce soit moi ! Jouer les scènes que j’ai lues , c’est plus important pour moi que tu ne l’imagineras jamais ! »

Est-il vrai que vous laissez vos acteurs très libres ?

Oui, mais il s’agit d’une liberté entièrement surveillée. Une fois réglées les questions de décors, de costumes, de dialogues, de situations, de gestuelle et de place de la caméra, elles peuvent faire ce qu’elles veulent. Je crois peu aux répétitions. Pour « Les Adieux à la Reine », nous avons juste pris quelques journées pour lire le scénario avec Léa, Diane et Noémie Lvovsky qui joue Madame Campan, pour s’entendre sur ce qu’elles pouvaient dire ou pas. Avec Diane, cela s’imposait : le français n’est pas sa langue d’origine, nous devions nous mettre d’accord sur certaines prononciations et accentuations. Je ne l’ai pas fait avec Virginie Ledoyen que je connais bien; elle avait dix-sept ans quand je l’ai rencontrée, aujourd’hui elle en a trente-cinq ; je connais son habileté, sa façon de deviner immédiatement ce qui ira ou pas. En prêtant ses traits à Gabrielle de Polignac, elle a tout de suite compris l’importance du passage de relais dans ce film dont l’élément clé passe par une robe couleur d’espoir.

« Je veux donner au passé un aspect inconditionnellement présent »

Cette liberté surveillée vous permet d’éviter « le film d’antiquaire » ?

L’expression n’a rien de péjoratif mais il y a pour moi deux façons de faire des films d’époque. De grands films comme ceux de Visconti, évoquent un monde clos, révolu, filmé comme on vend des meubles magnifiques chez un grand antiquaire. Mais ce n’est pas mon truc. Je veux donner au passé un aspect inconditionnellement présent qui passe par les actrices. Sans rien d’anachronique, elles parlent la langue de l’époque avec un registre actuel. Faites pour elles et sur elles, leurs robes se sont laissées habiter avec naturel, au point qu’elles n’avaient plus aucune envie de les quitter et repartaient avec!

Sur les vingt films que vous avez tournés, dix sont des adaptations de romans, pourquoi ?

Je suis devenu cinéaste car je ne suis pas écrivain. J’ai commencé à lire très tôt des livres de Jules Verne, Fenimore Cooper, Stevenson qui me donnaient déjà des idées de films mentaux. Dès l’âge de douze ou treize ans, j’ai fait une consommation considérable de films qui ont nourri mon travail. Mais je suis devenu cinéaste en lisant : la vision d’un film m’apparaissant aussitôt comme l’ombre portée de la lecture. Cinéaste lecteur , cinéphile vorace, j’ai toujours eu envie de faire des films à l’image de ce qui se déroule en moi au moment où je lis un livre.

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