L'Ordre et la Morale : Apocalypse Now à Ouvéa

Interview du réalisateur, Mathieu Kassovitz sur le fruit de dix ans de travail et de milliers d'heures de « coutume » en Nouvelle Calédonie.

Un flot d’images , de souvenirs flous se bousculent un matin de 1988, dans la tête de Philippe Legorjus. « Comment en est-on arrivé là ? »s’interroge le capitaine du GIGN. Comment expliquer que « tout ait basculé » le 5 mai 1988 ? Deux jours avant le second tour de l’élection présidentielle, l’assaut de la grotte d’Ouvéa par l’armée française fait 19 morts parmi les indépendantistes kanaks, deux parmi les militaires. «Professionnel de la négociation, j’étais là pour sauver des vies et ce jour-là, je n’ai pas pu faire mon métier. Pourquoi ?»

Un négociateur pris dans les filets des militaires et des politiques

Réalisateur du film dont il interprète le rôle titre, celui du capitaine Legorjus, Mathieu Kassovitz relève un sacré défi : raconter en un film de deux heures, aux tempos réglés en virtuose jusqu’à la trépidante scène finale, l’ histoire violente et trouble vécue en avril - mai 1988 par un négociateur pris dans les filets des militaires et des politiques. Devant et derrière la caméra, le lauréat de trois César pour La Haine et du Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes, donne à son film, la puissance et le souffle d’un « Apocalypse Now » à la française.Occasion d'interviewer Mathieu Kassovitz à l'occasion de l'avant-première lyonnaise de L'Ordre et la Morale.

Quels risques avez-vous pris en décidant de consacrer un film aux événements d’Ouvéa ?

Mathieu Kassovitz : Il y a eu deux prises de risques : en premier lieu se dire que l’on va faire un film qui demande dix ans de travail, des voyages avec la possibilité d’obtenir un « oui » pour le tourner, c’est comme si l’on se trouvait dans une lessiveuse, on ne sait pas quand ça va s’arrêter, alors au bout de six ans, je suis allé voir Nord-Ouest dont les producteurs Christophe Rossignon et Philip Boëffard ont décidé de m’aider car ils ont compris que je ne lâcherai pas ce projet né au lendemain de la lecture du livre « Enquête sur Ouvéa. »Un vrai scénario sur les dix jours d’avril-mai 1988, avec la présence à tous les niveaux de l’histoire, du capitaine Philippe Legorjus envoyé sur place pour engager une négociation avec les preneurs d’otages de la gendarmerie d’Ouvéa, attaquée le 22 avril 1988. Le second risque était pour moi de ne pas rendre justice aux victimes de cette affaire, des Kanaks dont il fallait faire entendre le combat, en leur enlevant cette étiquette de terroriste qu’on leur a collée.

Pourquoi avoir choisi de jouer le rôle du capitaine du GIGN ?

M.K : En parlant avec Philippe Legorjus, on voit qu’il est allé jusqu’au bout de sa démarche, on imagine une personne qui a subi cette tragédie avec beaucoup de souffrance. J’ai décidé de jouer le rôle car il fallait endosser toutes ses responsabilités et cela rassurait les Kanaks de voir que je pouvais défendre un film complètement intégré, assumé de A à Z.

Quel travail de recherche et de documentation a exigé votre démarche ?

M.K : Peu après la rencontre d’Olivier Rousset, un acteur des Rivières Pourpres , qui m’avait fait part de sa passion pour la Nouvelle Calédonie et m’avait organisé un voyage où je pourrais rencontrer des Kanaks, je me suis rendu là-bas une première fois en 2001. Je suis revenu deux ans plus tard avec une première version de scénario. En huit autres années de négociations avec les Kanaks, les politiques, on apprend encore tellement de choses…Au point d’écrire vingt-cinq nouvelles versions de scénarii, alimentées à chaque voyage de nouveaux éléments, témoignages, informations venues de militaires, puis contredites par les Kanaks. Il y a eu aussi des milliers d’heures de coutume, autrement dit de discussion conclue par un accord tacite qui doit être tenu parce qu’il se fait les yeux dans les yeux, pour aller jusqu’au bout de l’histoire et de la maîtrise du sujet : une histoire qui relève de Shakespeare et de la tragédie grecque, mais impose de respecter la réalité qui est l’enjeu d’un bon film.

Comment avez-vous élaboré ce rythme qui tient plus de deux heures en haleine ?

M.K : C’est mon travail de scénariste, de metteur en scène. Comme la punch line d’un article, le rythme du film épouse celui de l’histoire de ces dix jours. Comment les dire en deux heures ? La même question se pose au journaliste à qui l’on demande huit feuillets sur Karachi. Il lui faut emmener le lecteur à la découverte d’un dossier complexe. Au cinéma, ce travail de mise en page peut bénéficier de petits accidents. Ils s’avèrent souvent les moments que l’on préfère dans un film. Ce genre de situation d’urgence nous l’avons vécu en disposant de trois jours au lieu de dix pour le tournage de l’assaut final. C’est le genre de contrainte qui vous amène au cœur de ce que vous voulez dire, en vous centrant sur l’histoire du personnage et l’état d’esprit du spectateur à cette étape précise du film.

Quel est le rôle de la musique dans cette variation de tempos ?

M.K : J’ai souvent développé une haine de la musique au cinéma –il est si facile avec elle de faire pleurer - alors je n’allais pas mettre des violons ou de l’électro dans L’Ordre et la Morale . Mais j’ai pris comme référence la musique militaire un peu dissonante de Full Metal Jacket . Une musique un peu bizarre qui donne la sensation d’entendre les rouages d’une machine grincer de plus en plus fort jusqu’aux moments inexorables. C’est ainsi que nous sommes tombés sur les Tambours du Bronx. Ils nourrissent l’image d’une histoire qui résonne, au-delà d’Ouvéa, sur les guerres engagées à partir d’informations fausses. Ce n’est pas un fait divers cette histoire, c’est de l’universel.

Liens :

Mathieu Kassovitz:

http://www.imdb.com/name/nm0440913/

L'Ordre et la Morale

http://www.lordreetlamorale-lefilm.com/#/nav/teaser

Sortie le 16 novembre 2011

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