Que reste-t-il de nos amours ?

Certains sacrifient leur intimité sur l'autel des réseaux sociaux et de la télé réalité. D'autres habillent de pudeur leurs amours incandescentes
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Des baisers volés, des rêves mouvants chantés par Charles Trénet, que resterait-il sans la littérature de l’amour ? « La culture a partie liée depuis toujours avec le sentiment amoureux, à travers les romans d’amour mais aussi les interrogations suscitées au fil des pages par l’art d’aimer. »Aux yeux d’ Alain Finkielkraut, hôte au côté de Pascal Bruckner, d’un récent Forum Lyon Libération, la vie de Madame Bovary participe à l’illusion romantique, au même titre que ses romans de chevet, parcourus « regard penché sur les mousses de moisissure de l’âme. »

L’ère du désenchantement

L’illusion romantique s’est dissipée aujourd’hui au profit de l’univers du désenchantement exploré de l’autre côté du divan, par Jamal Khan, le héros psychanalyste de Hanif Kureishi dans son roman « Quelque chose à te dire. »En laissant ressurgir des ténèbres ses amours de jeunesse, Jamal Khan nous montre que la littérature ouvre grandes les portes des diverses façons d’aimer, souligne Pascal Bruckner. Donner un langage à nos amours, voilà la vertu première des précieuses pages qui nous arrachent à la banalité et à la vulgarité de représentations amoureuses stréotypées sur la toile et dans les magazines où les idylles hollywoodiennes déversent leurs torrents de guimauve sur papier glacé, note l’auteur du Nouveau Désordre Amoureux.

Entre médiocrité et magnificence

Si la littérature exalte la richesse et la complexité du sentiment amoureux , veillons à ne pas l’ériger sur un piédestal si haut que nous perdrons pied devant ses exigences. « Beaucoup de couples se séparent pour fuir le décalage entre la médiocrité de leur vie quotidienne et l’idéal de magnificence généré par une sacralisation absolue du sentiment amoureux »,poursuit Pascal Bruckner. « J’aime aujourd’hui, mais combien de temps cela va-t-il durer ? » telle est pour Alain Finkielkraut, auteur de « Et si l’amour durait », l’arrière-pensée sentimentale de nos générations post romantiques. « Autonomes et libérés de toute contrainte, nous refusons d’être ligotés par des promesses , de transiger sur le désir .»

Maintenir l’amour au-delà du désir

Dans ce contexte de révolte permanente de la liberté de l’un contre la volonté de l’autre d’imposer ses propres règles amoureuses, maintenir l’amour au-delà du désir relèverait de la quadrature du cercle, sans une relecture édifiante des pensées de Sören Kierkegaard. Philosophe danois du XIXème, l’auteur du Journal d’un Séducteur célèbre l’amour conjugal autour du thème récurrent de la résolution : « l’amour, écrit-il , est léger comme la danse sur la prairie, mais la résolution saisit l’homme lassé en attendant que reprenne la danse. » Un éden d’où nous a éloignés la révolution sexuelle : « on donne aujourd’hui un statut à la lassitude, la notion de résolution chère à Kierkegaard a fait place à la discontinuité d’expériences amoureuses vécues comme une succession d’intérims. »

Eros n’en fait qu’à sa tête

« Studieux le jour et la nuit licencieux » …En faisant sienne la devise de Byron, le Professeur de Désir de Philip Roth fait le constat mélancolique de la succession d’aventures exotiques et scabreuses qui émaillent le désert de l’amour : « Qu’importe la libération sexuelle pour Eros, le despote capricieux n’en fait qu’à sa tête ! »Longtemps dissimulé sous les voiles de l’interdit, l’amour libéré révèle aujourd’hui sa vraie nature, l’inconstance, la versatilité, cette nitroglycérine qui fait exploser les couples. Leur turn over à partir de trente ans, le fait qu’un mariage sur deux donne lieu à un divorce l’attestent : l’amour a gardé dans son noyau le plus pur un caractère subversif et incandescent.

L’urgence de « préserver les trésors de l’effusion »

« Nous voulons associer les émois à la continuité garante d’une vie à deux sans écueils ni naufrages , en sachant qu’une histoire, la plus belle soit-elle, peut disparaitre en quelques années »ajoute Pascal Bruckner en invitant les couples à redoubler de prudence avant de vivre ensemble : « préserver les trésors de l’effusion est plus urgent que de s’installer dans le même appartement. »Un autre moyen d’inscrire l’amour dans la durée est d’en préserver la pudeur, fondamentalement liée à la vie amoureuse et à la sexualité. A l’heure où l’on n’hésite plus à sacrifier son intimité sur l’autel des réseaux sociaux et de la télé réalité, Alain Finkielkraut nous invite à méditer la phrase de Saint François d’Assise : « Les amoureux n’ont rien à se dire, mais ils veulent se le dire en murmurant. »

S’anoblir par amour

En rompant avec l’empire de l’éphémère qui l’eût réduit au visage sentimental de la consommation effrénée décrétée par les marchands du temple de la Saint Valentin, l’intimité inscrit le sentiment amoureux dans la durée et le rend digne d’ « anoblir chacun de nous. » Eriger un corps au rang de trésor, de reliques sacrées, l ‘honorer pour dire à son amoureux(se) qu’on l’aime autant que son visage…Voilà une expérience transcendante d’élévation et de dépassement à privilégier par amour , ce sentiment dont la mesure, dixit Saint Augustin, « est d’aimer sans mesure. »

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