Toutes nos envies de Philippe Lioret

Vincent Lindon et Marie Gillain incarnent des juges plus vrais que nature dans le nouveau film du réalisateur de Welcome
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Le surendettement n’est pas qu’une affaire d’états. Il touche en France huit millions de personnes tombées dans le piège de l’argent facile. « Un vrai problème qui va grandissant et précipite la dégringolade sociale des chômeurs et des autres. » Occasion pour Philippe Lioret de rendre hommage dans Toutes nos envies (1), aux juges d’instance qui trouvent un biais juridique pour enrayer la loi du plus fort et le mécanisme pervers d’enrichissement des banques.

La force d’une rencontre

Dans la foulée de Je vais bien, ne t’en fais pas et de Welcome, Philippe Lioret raconte la force d’une rencontre. Tissée d’amitié amoureuse et de complicité professionnelle, celle de Claire, jeune juge au tribunal de Lyon et de Stéphane, juge chevronné et désenchanté, les invite à se dépasser pour lutter contre l’absurdité du monde. Poignants dans leur rôle de magistrat, Vincent Lindon et Marie Gillain nous font vivre de plein fouet, l’urgence de situations en prise directe sur le sens à donner à son existence. Ainsi, pour préserver ses proches, Claire ne dit rien de la maladie qui la condamne à régler en quelques mois deux problèmes qui s’entremêlent : aider Céline à sortir du surendettement et envisager la vie des siens après sa disparition.

Un film charnière pour Marie Gillain

Marie Gillain s’est emparée du rôle de Claire avec une détermination et une grâce qui irradient l’écran. « Merci de ne pas avoir lâché Claire. Claire ne lâche rien », avait dit Philippe Lioret à l’actrice qui décrocha une lecture, puis un essai après avoir mis son orgueil dans sa poche pour avoir un rôle qui semblait écrit pour elle. « Cela faisait longtemps que j’ n’avais pas ressenti un telle émotion en lisant un scénario ;il est rare pour une actrice d’avoir à jouer un personnage d’une telle dimension et d’une telle complexité », confie Marie Gillain. A trente ans, l’actrice fait voler en éclat son étiquette de jeune fille en fleur pour incarner toute l’intimité d’un personnage en pleine maturité.

« Parler au cœur plutôt qu’à la tête »

Si le film de Philippe Lioret sonne aussi juste qu’un documentaire sur le surendettement, on le doit aussi à la relation instinctive de Vincent Lindon avec le personnage de Stéphane, révélateur de la démarche de Philippe Lioret : « aborder les sujets de société en parlant au cœur plutôt qu’à la tête. » Particulièrement ému par « la façon héroïque et chevaleresque avec laquelle Stéphane fait croire à Claire qu’elle a trouvé la solution juridique à leur combat », Vincent Lindon met son charisme au service d’un film engagé. « Toutes nos envies peut faire bouger les choses sur le surendettement ; au même titre que Welcome l’a fait sur les migrants, ce film a des chances de quitter les pages Spectacles pour se retrouver dans les pages Société. Du coup, je me dis encore que je n’ai pas fait un film pour rien et j’aime ça. »

Une infinie pudeur

« Ne rien prendre au sérieux, mais tout au tragique avec une infinie pudeur, jouer sa vie en traversant la rue le temps d’un plan de quinze secondes », c’est aux yeux de Philippe Lioret, le secret de la justesse de ton de Vincent Lindon , nominé au César du meilleur acteur pour Welcome. Le succès international du sixième opus de Philippe Lioret lui donne aujourd’hui les moyens de tourner de nouveaux films engagés ou plutôt des films « qui vont me donner envie de raconter une histoire d’un réalisme absolu pour que j’aie envie d’y croire. Sur le plateau, mon seul souci est qu’on ne voie pas le film se faire. Qu’on n’entende pas les dialogues, ni qu’on sente les mouvements de la caméra ou le travail de la déco, ni bien sûr celui des acteurs….Juste qu’on y soit, qu’on partage les sensations, ce sont elles qui priment. »

Une « magnifique trahison »

Mission accomplie avec « Toutes nos envies » dont on oublierait presque qu’il fut inspiré du livre d’Emmanuel Carrère D’Autres vies que la mienne. « Bouleversé par ce livre qui m’a fait toucher du doigt des choses qui relèvent de l’intime, j’ai évoqué avec Emmanuel une éventuelle adaptation au cinéma, ce qui s’est avéré impossible en raison du caractère autobiographique de l’ouvrage. Le temps a passé, le souvenir du livre s’est dissipé, pas son esprit ni quelques mots clés : deux juges en lutte contre le surendettement. A la manière des histoires que l’on se raconte en lisant un bon livre, la mienne s’est tissée en quelques jours ; le temps d’ appeler Emmanuel Carrère pour lui en parler et de m’entendre remercier pour ma « magnifique trahison. »

(1) Sortie le 9 Novembre

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