JULIE WICZECK

Publié dans : Les articles Politique Société & Médias de Julie Wiczeck

Le fact-checking est-il vraiment le garde-fou de l'information ?

Importée des Etats-Unis, la technique du fact-checking a fait des émules en France mais n'est pas forcément synonyme d'une information de meilleure qualité.

Ce n’est qu’à la condition de s’écarter de la stricte vérification des chiffres que les journalistes serviront efficacement l’information du citoyen. A défaut, ce nouveau module journalistique risque de lisser les discours politiques.

Lancé en 2007, le projet de Politifact lancé par Bill Adair a été imité par nombre de médias français. En 2009, c’était Libé avec le blog Désintox et Le Monde par l’intermédiaire de son blog Les Décodeurs. Puis au moment de la campagne présidentielle le site du Nouvel Observateur ouvrait L'addition s'il vous plaît et Les Pinocchios de l'Obs, Rue 89 créait Contrôle technique, le JDD Le détecteur de mensonges et Le Parisien un Bureau de vérification de la petite phrase. La télévision s’y est mis début 2012 avec le Véritomètre sur I-Télé, en partenariat avec le site Owni (inactif depuis).

Le principe de départ, celui de Politifact, est de disséquer en temps réel les discours des responsables politiques et de séparer le bon grain de l’ivraie, le vrai du faux. A priori, c’est un module journalistique bénéfique à la démocratie puisque il démêle l’entourloupe de discours idéologiques forcément biaisés et corrige l’information citoyenne.

Les risques d’un fact-checking sans perspectives

Mais le fact-checking reste très controversée pour plusieurs raisons. L’information n’est pas monolithique et même si elle est débitée à un rythme de plus en plus soutenu, elle est soumise à un processus de digestion, elle décante, elle s’inscrit dans une temporalité.

C’est une erreur de considérer une information par le prisme binaire du vraix/faux. Le discours des politiques se nourrit rarement de faits et de chiffres faux dans l’absolu. C’est le contexte auquel appartient la source qui compte et qui servira leur position dans un sens ou dans un autre. Aux journalistes de nuancer, d’expliquer en quoi une affirmation a pu être biaisée, sortie de son contexte ou complètement fausse, tout en fournissant au public les liens qui lui permettent de vérifier et comprendre à son tour.

De la même façon, enfermer une vérification dans l’immédiateté dénie à l’information sa temporalité et l’appauvrit nécessairement. Le fact-checking devrait au contraire être considéré comme une opportunité de rétrospection, un recul bienvenu quand le flux d’information est tel qu’il laisse peu de temps pour la prise de distance. Le journalisme doit apporter de la hauteur à l’information en fournissant des instruments d’analyse.

Le danger de la langue de bois

En outre, cette course à la vérification, plus que renforcer l’information en aval, risque d’influencer la nature des propos émis en amont.

Pour Arnaud Dupui-Castérès, président de Vae Solis, cabinet spécialisé dans la communication de crise, le fact-checking est « une réaction à la langue de bois. Pour donner l’apparence de la véracité et de la précision, les débateurs, les responsables politiques ont de plus en plus utilisé les chiffres. Ce phénomène s’est retourné contre eux, il y a une espèce d’antidote et aujourd’hui les journalistes vérifient si les chiffres qui sont avancés sont vrais » (…) «La réaction du public émetteur face au phénomène du fact-checking sera vraisemblablement encore plus de contrôle de la parole, encore plus de mesure, encore plus de vérifications et probablement encore plus de langue de bois».

A force d’être pointilleux et de tracer les informations une à une, les débatteurs vont être tentés de devenir prudents à extrême en limitant leur liberté de parole. Par peur des représailles, les discours risquent de devenir lisses et lénifiants et d’appauvrir la prise de parole publique.

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