8 mars, Journée de la femme, parlons un peu des vahine

Tout a été dit ou presque sur la Journée de la femme. Mais que sait-on vraiment des vahine polynésiennes et de ce qu'elles vivent ?

De nos jours, sur le territoire de la République française, terre dite des droits de l’homme, la journée de la femme a perdu l’essentiel de sons sens revendicatif. Il est vrai que bien des combats menés ont été remportés : Droit de vote, droit à la contraception, droit à l’avortement, et tant d’autres choses encore…

Pourtant, si dans la quasi-totalité des domaines hommes et femmes sont égaux devant la loi, la réalité est souvent bien différente. Ainsi, nombre d’obstétriciens refusent de pratiquer l’avortement et d’autres refusent de prescrire la pilule. Dans le monde du travail, à travail égal nous sommes bien loin de constater l’égalité des salaires. Et l’on pourrait égrener longtemps la litanie des domaines dans lesquels cette soi-disant égalité n’est pas respectée.

En Polynésie française , qu’en est-il réellement du sort des mythiques vahine ?

Les vahine dans la société traditionnelle

Les sociétés polynésiennes traditionnelles reposaient sur une structure pyramidale extrêmement stricte et hiérarchisée. Toutefois, si les rôles et les tâches de chacun et chacune étaient parfaitement définies, les femmes y jouissaient d’un statut et de libertés dont elles ont perdu l’essentiel.

Le titre de souverain ne revenait pas à l’aîné des garçons d’une famille mais à l’aîné des enfants du couple royal. Le fait est que nombre de reines ont profondément marqué l’histoire polynésienne. Ne prenons, pour exemple, que la reine Pomare IV qui régna un demi-siècle, de 1827 à 1877.

Les règles qui régissaient les rapports entre hommes et femmes n’étaient pas aussi simplistes qu’ils aient pu paraitre aux yeux des premiers découvreurs de ces îles. Les responsabilités y étaient partagées. Selon des codes très stricts et très complexes, mais bel et bien partagées.

La vahine, de 1797 à nos jours

Trois événements majeurs ont profondément transformé la société polynésienne, et par là même le statut et le rôle des femmes dans cette société.

Le premier d’entre eux fut l’évangélisation des peuples polynésiens . Les missionnaires n’eurent de cesse qu’après avoir vêtu à l’occidentale ces femmes aux seins nus, les engonçant, malgré le climat tropical, dans des robes longues et cachant bien la poitrine. Qu’après avoir interdit tout rapport sexuel avant un mariage religieux officiel. Qu’après avoir imposé le modèle du couple occidental, avec son image de l’homme « seigneur et maître ». Ainsi furent également interdites danses et musiques jugées trop lascives et provocantes, par exemple.

L’isolement de ces îles et le grand intérêt des Polynésiens pour les choses de la foi leur facilitèrent, il est vrai, grandement la tâche.

Le deuxième événement clef fut l’installation, en 1963, du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Autrement dit le début des essais nucléaires en Polynésie .

L’attrait de l’argent provoqua une migration massive des hommes vers les sites militaires du CEP, laissant aux femmes le soin de gérer familles, maison et terres. Tâches dont elles s’acquittèrent fort bien.

Le dernier de ces trois moments décisifs de l’histoire polynésienne fut l’arrêt des activités nucléaires. Les hommes n’avaient plus de travail et avaient désappris la vie dans leurs îles d’origine. Beaucoup d’entre eux ne voulaient plus y vivre et choisirent de s’installer sur Tahiti, y faisant venir femmes et enfants.

Mais le CEP fermé, il n’y avait plus de travail pour eux.

Chômage, alcool, déculturation… Le cocktail a fait des dégâts considérables, faisant perdre aux Polynésiens leur rôle de pourvoyeur d’argent et de sécurité. Il leur a également fait suivre un chemin particulièrement inquiétant qui se traduit aujourd’hui par le terrible constat suivant : les deux tiers au moins des délits jugés et condamnés par les tribunaux polynésiens sont des délits sexuels . Attouchements, agressions, viols, souvent sur des mineurs de moins de quinze ans… tel est l’essentiel des motifs d’incarcération à la prison de Tahiti.

Les vahine aujourd’hui

Dans le même temps, les femmes faisaient en sorte que la vie continue.

Durant la période du CEP, outre s’occuper des enfants et du fare, ce sont elles qui assurèrent l’essentiel des travaux agricoles et de la pêche lagonaire. Ce faisant, elles sont devenues un rouage majeur de l’économie locale.

Depuis la fermeture du CEP, ce sont elles encore qui, pour avoir appris à le faire pendant la période de vaches grasses, font bouillir la marmite de bien des foyers polynésiens. On constate, par exemple, que la majorité des jeunes Polynésiens diplômés sont des femmes.

Pourtant, on ne peut pas dire que ce rôle vital leur soit reconnu.

Ainsi, l’image de la vahine lascive continue d’être utilisée à outrance pour vendre tout ce qui peut avoir un lien, de près ou de loin, avec la Polynésie, à commencer par les autorités locales qui en usent et en abusent dans toutes les campagnes de promotion de la destination touristique.

Ainsi, il ne se passe pas une semaine sans que, ici ou là, n’ait lieu une élection de miss, chacune d’entre elles faisant l’objet d’une couverture médiatique inimaginable en France métropolitaine.

Parallèlement, l’Assemblée de Polynésie a attendu l’année 2003 pour légaliser l’avortement, alors qu’il l’est en France depuis 1973.

Ce sont toutes ces contradictions, et bien d'autres encore, que la société polynésienne contemporaine va devoir s’attacher à résoudre si elle souhaite retrouver une certaine harmonie dans les rapports hommes-femmes.

Et si elle veut leur donner enfin toute la place et la reconnaissance qui leur revient.

Est-ce pour ce faire qu’en Polynésie la Journée de la femme s’étire sur une semaine ? Ou bien est-ce pour permettre à une classe politique en mal de soutien populaire de se montrer à son avantage en allant d’une île à l’autre, d’une manifestation à l’autre, mettre en avant tout l’intérêt qu’elle leur porte… pendant une semaine.

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