Bobby Holcomb, un artiste néo-polynésien d'exception

Bien que Polynésien d'adoption, Bobby Holcomb a profondément marqué l'histoire et la culture polynésiennes.
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Vingt ans déjà que Bobby Holcomb a délicatement tiré sa révérence, emporté par une longue maladie comme il est d'usage de dire pudiquement.

C'était le 15 février 1991, dans sa maison de Huahine, l'île qu'il avait choisie pour s'installer en 1976, dans le village de Maeva.

Bobby Holcomb, l'enfant de la guerre

Si l'on sait à peu près tout de sa vie à partir de son adolescence, sa naissance et sa petite enfance restent quelque peu nébuleuses.

Il est né en 1947, sans autre précision quant au jour ou au mois, à Honolulu, sur l'île de Oahu, dans l'archipel de Hawaï.

L'essentiel de son enfance, il va le danser dans le décor surréaliste des décombres de Pearl Harbor.

Jusqu'au jour où, à onze ans, il entre à la School of Music and Danse de Los Angeles, aux portes du ghetto noir de Watts.

Les années glorieuses

Très vite, il se fait remarquer comme un artiste éclectique et de grand talent tant il pratique avec autant de bonheur la musique et la peinture.

Personnalité hors du commun, il est également doué pour la danse, le chant et la composition musicale. Ses talents multiples, qu'il utilise avec autant de bonheur les uns que les autres, lui font rapidement gravir les marches de la notoriété. Au point qu'il va évoluer avec des artistes aussi célèbres que Frank Zappa qu'il va accompagner à travers tous les États-Unis.

En Europe, il va longtemps côtoyer Salvador Dali et tous les peintres de son entourage. Il va également y exercer ses talents de musiciens avec des groupes comme Zig Zag Community et Johane of Arch (groupe qu'il avait créé).

Bobby et la Polynésie française

C'est en 1976, lors d'un voyage d'agrément, que Bobby Holcomb découvre Tahiti et ses îles . Le coup de foudre est immédiat et il décide de s'installer sur l'île de Huahine.

Très vite, en plus d'une très forte implication dans la vie de la petite communauté de Maeva, il noue des liens très forts avec les principaux artistes et intellectuels de l'époque.

Ces rencontres le confortent dans ses convictions et vont être déterminantes dans ses engagements et ses actions à venir.

Ainsi, avec Henri Hiro , Rigobert Temanupaiura, John Mairai, Coco Hotahota, Vaihere et Heipua Bordes et pour permettre la renaissance de la culture Ma'ohi, il va créer le mouvement Pupu Arioi .

Inspiré par l'esprit des troubadours, Pupu Arioi est composé d'intellectuels polynésiens portés par les grands idéaux de mai 68. Ce mouvement identitaire est une véritable révolution culturelle.

En effet, alors que la Polynésie française ferme les yeux et se gave des retombées financières des essais nucléaires français à Moruroa , Pupu Arioi , afin de valoriser la culture Ma'ohi, dénonce pêle-mêle les effets de la colonisation française, des essais nucléaires et de l'évangélisation.

La renaissance artistique de Bobby Holcomb

Curieusement, il lui faut attendre 1985 pour obtenir la reconnaissance du public polynésien après avoir remporté un concours de chant local avec "Orio".

Pourtant, son premier album en Polynésie est bien antérieur. Il y reprenait, accompagné par la Tahitienne Maire Tavaearii la célébrissime chanson de Joséphine Baker "J'ai deux amours : mon pays et Paris" en en faisant "J'ai deux amours : mon pays et la Polynésie".

C'est ce prix remporté avec le titre "Orio " qui lui valut un contrat avec la plus grosse société de production locale, "Océane Production", maison de disques aujourd'hui disparue.

Par la suite, il enregistre plusieurs albums et clips et donne de très nombreux concerts, souvent accompagné par son ami Angelo , autre grand nom de la musique polynésienne.

Si son succès auprès du public polynésien s'explique par le fait qu'il s'exprime en langue Ma'ohi et qu'il a su, le premier, mêler le reggae à la musique traditionnelle, on ne peut occulter l'importance du contenu fortement identitaire de ses textes louant l'amour du prochain, le savoir-être ma'ohi ou encore le respect de dieux originels et le combat pour la protection de l'environnement.

Bobby et les politiques polynésiens

Porté par une popularité croissante, il fut même élu "homme de l'année 1990" par les auditeurs de RFO Polynésie et les lecteurs de La Dépêche de Tahiti .

Mais ce titre ne fut pas du goût de tout le monde. Au point qu'un certain nombre d' élus et de ministres locaux tenteront de le faire expulser du territoire . On peut se réjouir qu'ils n'aient jamais obtenus la majorité au sein du conseil des ministres.

En fait, pour protester contre les essais nucléaires et le colonialisme français en Polynésie, il ne demandera jamais sa naturalisation et restera citoyen américain jusqu'à sa mort.

Bobby, une icône culturelle polynésienne

Vingt ans après sa disparition, Bobby Holcomb occupe plus que jamais une place de choix au panthéon des stars de la musique polynésienne. Place qui n'est certes pas usurpée.

Il est toutefois intéressant de noter que, pour les Polynésiens, la vie et la carrière de cet homme hors du commun débute en 1976. Autrement dit lorsqu'il s'installe en Polynésie.

Tout ce qu'il a pu réaliser ou vivre avant, et qui n'est pourtant ni anodin ni négligeable, est totalement ignoré de la majorité du public de son pays d'adoption : la Polynésie française.

Selon son vœux, Bobby Holcomb repose à Huahine, au pied de la montagne sacrée Mou'a Tapu.

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