O' Tahiti Nui Freedom, la pirogue à remonter le temps et l'espace

Cinq Polynésiens on refait à l'envers et à bord d'une pirogue à voiles la route qui mena à la découverte et au peuplement des îles polynésiennes.
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Partie de Tahiti le 27 juillet 2010 , la pirogue à voiles traditionnelle O' Tahiti Nui Freedom a touché les côtes de la Chine après 107 jours de mer .

Certes, celle-ci n'est pas arrivée à Shanghai avant la clôture de l'exposition universelle. Certes les vents, les courants et diverses fortunes de mer lui ont fait toucher terre bien loin de Shanghai - le but initial -, mais à Shanwei, dans la province de Canton (ou Guangzhou ou Guangdong). Mais qu'importe: c'est un réel exploit que cinq Polynésiens ont réalisé là.

Ils s'appellent Punua le capitaine tahitien, Hervé le chevrier des Marquises, Fai des îles Tonga, Sam le petit-fils de la reine de Rarotonga, et enfin Hiria Ottino, né à Tahiti, initiateur du projet, docteur en anthropologie, sinologue et ancien journaliste au Quotidien du Peuple (le seul Occidental à y avoir jamais travaillé). L'histoire se souviendra d'eux comme de réels héros.

Le projet O’ Tahiti Nui Freedom

L’histoire débute il y a plus de 6 000 ans, lorsque des hommes et des femmes quittent le continent asiatique sur des pirogues doubles à voiles et partent à la conquête du monde...

Ce sont ces marins, pêcheurs, agriculteurs et guerriers, qui peuplèrent au fil des siècles les îles des Philippines, de Papouasie Nouvelle-Guinée, du Vanuatu, de Tonga, de Fidji et de Polynésie française , entre autres terres qu’ils furent les premiers hommes à fouler de leurs pieds.

Et c’est pour trouver des réponses à la triple question que déjà posait Gauguin : "Qui sommes-nous? D'où venons-nous? Où allons-nous?" que nos cinq Polynésiens ont décidé de refaire, mais à l’envers, le long et périlleux périple qui amena leurs ancêtres à découvrir les îles qui abritent aujourd’hui le peuple ma’ohi.

Ce voyage initiatique, ils ont voulu l’accomplir dans les conditions les plus proches possibles de celles que connurent leurs ancêtres.

Voilà comment est né le projet insensé de rallier Tahiti à la Chine à bord d’une pirogue à voiles traditionnelle.

Une pirogue pas comme les autres

Lorsque l’on regarde une pirogue polynésienne de voyage, il ne faut jamais oublier qu’elle est l’ancêtre de ces fabuleux catamarans qui réalisent tant d’exploits sur toutes les mers du globe depuis quelques décennies.

La naissance de ce projet s’inscrit dans une époque troublée où les Polynésiens se posent une infinité de questions sur leurs origines, leur culture et leur identité. Et comment lier cette mémoire encore bien incomplète à une époque contemporaine envahie par l’Internet, la télévision et une société de consommation à outrance?

Ce sont toutes ces questions et l’opportunité offerte par l’exposition universelle de Shanghai qui ont poussé nos cinq héros à réaliser ce projet.

En quelques mois à peine, ils ont réussi à le monter, à en réunir le financement, à concevoir et enfin à construire la pirogue.

Bien sûr, O’ Tahiti Nui Freedom a été réalisée avec des outils et des techniques de fabrication modernes. Bien sûr, elle utilise des matériaux que les ancêtres ne connaissaient pas. Et, bien sûr, elle est équipée d’une radio comme de différents outils de navigation et de communication qui ne doivent rien à la tradition.

Inspirée d’un plan historique relevé à Tahiti par l’amiral Paris vers 1820 (une construction en planches de bois cousues), notre pirogue mesure 15,25 mètres de long pour 14,50 mètres d'un bord de la coque à l'extérieur du balancier. Elle dispose d'une surface de voilure aurique de 76,16 m² pour déplacer un poids à vide de 6 tonnes...

Ils étaient bien peu nombreux ceux qui croyaient sincèrement que cette pirogue toucherait un jour les côtes de la terre des origines.

Pourtant, elle l’a fait.

Les hommes, la pirogue et la mer

Au vu du livre de bord de O' Tahiti Nui Freedom, on peut raisonnablement considérer que ceux qui quittèrent l'Asie à bord des ancêtres de ces embarcations étaient des gens hors normes poussés par des motivations bien puissantes.

Notre équipage de 2010, qui ne comptait dans ses rangs qu'un seul marin, le capitaine Punua, a connu la tempête avec des vagues de plus de six mètres.

De nombreuses avaries, dont certaines très graves, sont venues sérieusement compromettre le voyage et la sécurité même de l'équipage.

Les vents, les courants et l'intense circulation maritime dans certaines des zones traversées ont souvent mis en danger la pirogue et les marins.

De l'avis de tout l'équipage, le plus dur fut cependant de rester unis en étouffant les conflits dans l'œuf, conflits inévitables compte tenu de l'espace vital pour le moins réduit et les conditions de vie à bord.

Pourtant, ils sont bien arrivés en Chine, toujours unis et vivants.

O' Tahiti Nui Freedom après l'exploit

Si l'objectif d'atteindre la Chine à Shanghai avant la clôture de l'exposition universelle n'a pas été atteint et si le monde occidental a totalement ignoré l'événement, la Chine a réservé un accueil triomphal à la pirogue polynésienne.

Bien au-delà du protocole, la chaleur et le faste des cérémonies montrent à quel point l'exploit a marqué les esprits.

Ainsi, la pirogue de l'exploit restera en Chine pour y être exposée à une place d'honneur au moins trois ou quatre mois au musée maritime de Shanghai, puis devrait sans doute revenir à Tahiti.

Sans doute, car les Chinois aimeraient bien qu'elle reste sur leurs terres et ont fait d'alléchantes propositions en ce sens.

Mais les Polynésiens aussi voudraient que celle qui les a fait rêver pendant près de quatre mois puissent continuer à œuvrer pour l'avenir de la Polynésie française et de son peuple ma'ohi.

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