Polynésie : autonomie ou indépendance ? Le faux débat politique

Depuis des décennies, la classe politique polynésienne occulte les vrais choix politiques en se réfugiant derrière un débat pourtant simple à clôturer.
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En Polynésie française, depuis Pouvana a Oopa , le paysage politique propose deux options, et deux seulement : être pour l’autonomie ou pour l’indépendance du Pays.

Au-delà de ce choix effectivement fondamental, cependant, aucune des formations politiques disposant d’au moins un élu, que ce soit à l’Assemblée de Polynésie ou dans les communes, ne propose le moindre projet de société.

Les Polynésiens sont tous indépendantistes

Est-il un seul homme, de quelqu’endroit de la planète qu’il soit, qui puisse accepter l’idée que son pays soit dirigé par des gens venus d’ailleurs, avec une autre langue, un autre passé, une autre culture et un autre mode de vie ?

Bien évidemment non, et les Polynésiens ne font pas exception à la règle.

Pour preuve, le très controversé leader autonomiste Gaston Flosse (80 ans cette année mais toujours conseiller à l’Assemblée de Polynésie et sénateur de la République) a mené, de modification des statuts en modification de la Constitution française, le statut de l’autonomie polynésienne aux limites de cette fameuse indépendance. Faisant, accessoirement, de la Polynésie française un Pays qui présente toutes les caractéristiques d’une république bananière. Ceci avec la bénédiction du gouvernement central à Paris.

La vraie question est : à quoi ressemblerait une Polynésie indépendante ?

A cette question, aucune des formations politiques installées depuis 40 ans n’apporte la moindre réponse.

A ce jour, pas un seul élu n’a jamais soumis à la population la moindre proposition pour que la Polynésie retrouve ne serait-ce qu’une parcelle de cette autosuffisance qu’elle a connue jusqu’à l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP).

La question de l’indépendance est en permanence au cœur des débats de l’Assemblée. Pourtant, jamais les élus n’ont envisagé de demander à la population, par voie de référendum, quelle serait sa réponse à cette question.

Les élus Polynésiens et l’économie

Depuis 1963, date d’installation du CEP, les élites polynésiennes ont été habituées à vivre sous une perfusion financière plus que généreuse de la part de la métropole. Il faut dire que l’objectif, jusqu’en 1995 (date du dernier tir souterrain à Moruroa), était clairement de faire en sorte qu’il n’y ait aucun remous audible au-delà des îles concernées.

Ainsi, sans aucun contrôle d’aucune sorte, la France a déversé des milliards pour pouvoir mener sa politique nucléaire.

Les Polynésiens, eux, se sont habitués à voir tous les déficits comblés sans que jamais soit posée la moindre question. Mais lorsque la France a sifflé la fin de la récréation pour cause de restrictions budgétaires, les élus polynésiens n’ont rien voulu changer à leurs habitudes de « gestion ».

Puis la crise est venue, suivie en 2004 par le Taui (changement) qui sonna le glas du système Flosse.

Ces deux événements ajoutés à l’incompétence et à la corruption des élus de tous niveaux ont plongé le pays dans une situation dramatique. Au point que la note attribuée par l’agence Standard and Poors est passée en moins de deux ans de AAA+ à BBB-.

Politique et probité en Polynésie française

Sur ce plan, la situation est au moins aussi inquiétante. Aujourd’hui, près de la moitié des élus de l’Assemblée de Polynésie sont soit mis en examen, soit déjà condamnés dans des affaires de corruption, d’abus de biens sociaux et bien pour d’autres motifs du même genre.

S’est ouvert à Tahiti le 18 avril dernier le plus grand procès de toute l’histoire judiciaire. L’affaire dite « des emplois fictifs », dont le principal accusé est… Gaston Flosse, met en cause pas moins de 93 prévenus ! Six d’entre eux étant décédés au cours de l’instruction, ils sont tout de même 87 sur le banc des accusés du tribunal de Papeete.

La corruption est présente à tous les niveaux des services publics de Polynésie. Dirigeants comme bon nombre de citoyens sont incapables de raisonner autrement qu’à travers le prisme du clientélisme.

Une économie profondément malade

Avant l’installation du CEP, la Polynésie française était, sur le plan alimentaire, autosuffisante à 95%. Le Pays aujourd’hui importe 80 % de ce qu’il consomme alors que son agriculture est en crise et que de nombreuses récoltes pourrissent sur les quais dans les ports des îles éloignées.

Un autre poison de l’économie locale est l’indexation des salaires. Cette indexation dont bénéficient tous les fonctionnaires d’Etat (enseignement, police, armée, justice…) fait, par exemple, qu’une femme de ménage employée par un établissement scolaire peut avoir un salaire plus de trois fois supérieur à celui d’une de ses homologues dans le privé.

Les fonctionnaires territoriaux eux, bénéficient de rémunérations calculées en fonction de leurs équivalents fonctionnaires d’Etats.

Les commerces, les entreprises et les propriétaires de logements locatifs ont établi leurs prix en fonction de ces sur-salaires, plongeant le reste de la population dans une évidente pauvreté .

Le fiu* des Polynésiens

Aujourd’hui, les Polynésiens sont écœurés par les agissements du monde politique et ne se reconnaissent plus dans aucun de leurs élus.

Un profond désespoir gagne peu à peu l’ensemble de la population, faisant craindre des taux d’abstention records lors des prochaines échéances électorales (2013) si aucun parti n’arrive à s’imposer avec des hommes nouveaux et un véritable projet de société. Un projet qui serait à la mesure du pays et des enjeux qu’il y a aujourd’hui à relever.

Hélas, la nouvelle loi électorale en préparation à Paris dans les services de la ministre Marie-Luce Penchard, avec un seuil à 12,5 % des électeurs inscrits pour accéder au 2e tour, devrait sonner le glas de tout renouvellement significatif de l’Assemblée de Polynésie.

La Polynésie française est en grand danger, et aucun signe ne permet d’espérer la moindre amélioration avant les prochaines élections.

Pour mémoire, rappelons ici que le Pays vient de connaître son 8e changement de majorité en sept ans sans que la population ait été consultée.

Le divorce entre la population et ses « représentants » est clairement consommé. Hélas pour le Pays, rien ne se met en place permettant d’espérer une évolution favorable, quelle qu’elle soit.

Suivez tout le travail de journaliste de Julien Gué, et bien d’autres choses, en cliquant ici : Tahiti, ses îles et autres bouts du monde

Lexique :

*Fiu : Etre rassasié, fatigué, las jusqu’à l’écœurement

Retrouvez toutes les données chiffrées sur le site de l'Institut de la statistique de la Polynésie française : www.ispf.pf/ISPF/Home.aspx

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