Portugal, Egypte, Tunisie, Polynésie : les révolutions fleuries

Aujourd'hui, les révolutions se font avec des fleurs : les armes ne servent plus qu'à défendre les tyrans et leurs privilèges. Mais sans succès.
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L'exemple avait été donné par les militaires portugais. Il est aujourd'hui suivi en masse par le monde arabe qui vacille sur les socles en argile de ses si nombreuses dictatures militaires, religieuses ou royales.

Janvier : la Tunisie balaie son désert; février : l'Egypte secoue ses pyramides; mars...

L'année 2011 commence bien bien mal pour les dictateurs.

Les tyrans renversés par des fleurs

Alors que les caciques cacochymes du monde arabe, en direct sur les télévisions du monde entier, mordent la poussière les uns après les autres, un entêtant parfum de vraie démocratie envahit, lentement mais sûrement, la mythique île de Tahiti.

En effet, en Polynésie française, le dimanche 6 février, c'est par les urnes que les électeurs polynésiens ont rejeté dans sa totalité l'ensemble de la classe politique corrompue pour lui préférer d'illustres inconnus n'ayant d'attache avec aucun parti mais tous très honorablement connus.

La révolution des œillets

Souvenez-vous : l'histoire avait commencé avec des œillets fichés aux canons de leurs armes. C'était au Portugal, le 25 avril 1974.

La petite fleur rouge aux fusils des militaires avait renversé, sans violence, Marcelo Caetano, le digne successeur (depuis 1968) du général Antonio Oliveira Salazar. La dictature Salazar avait pris le pouvoir en 1932.

La révolution des œillets, un vulgaire coup d'Etat militaire, fit "seulement" six morts.

La révolution de jasmin

Trente sept ans plus tard, l'entêtant parfum de la liberté et de la démocratie envahit les rues bleues et blanches du bassin méditerranéen.

Le 14 janvier 2011 le discret dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans (avec la bénédiction de certains gouvernements européens), quitte la Tunisie en catimini sous la pression de la rue.

Lui aussi a été renversé par une odeur de fleur.

La révolution de jasmin a tué au moins 219 personnes, tous des civils, selon les chiffres provisoires de l'ONU.

La révolution du lotus

Vendredi 11 février 2011, après plus de 29 ans de pouvoir sans partage, Hosni Moubarak est obligé d'abdiquer, cédant aux volontés conjointes de la rue et de l'armée.

Il avait accédé à la présidence le 14 octobre 1981, après l'assassinat du président Anouar el-Sadate.

Sans aucune violence de leur part, mais avec le soutien implicite des forces armées, des millions d'Egyptiens, suivant l'exemple tunisien, ont envahi les rues à travers tout le pays, obligeant le dicteur à fuir honteusement avec sa famille à bord d'un hélicoptère.

La police égyptienne, selon l'agence Reuters, aurait tout de même tué au moins 297 manifestants entre le 25 janvier et le départ d'Hosni Moubarak.

Initialement appellée la révolution du lotus, des journalistes sans poésie l'ont débaptisée pour la nommer révolution du Nil. Dommage pour l'histoire et la littérature.

Il n'en reste pas moins qu'un deuxième dictateur est tombé.

La révolution du tiare

En Polynésie française , le scénario est bien différent. C'est par les urnes que le dimanche 6 février, lors d'élections municipales anticipées, les citoyens de la commune de Mahina (île de Tahiti) ont exprimé, sans ménagement, leur rejet total de l'ensemble de la classe politique en place.

Ainsi, la liste d'Emile Jamet emporte très largement la mairie avec 48,30% des voix au second tour, loin devant celle du Tahoera'a Nicolas Sanquer (28,49 %), et de l'ancien maire, Emile Vernaudon (23,21 %).

Alors que, pour la deuxième fois en deux ans, ce dernier était candidat depuis une cellule de la prison de Nuutania où il est enfermé pour cinq ans, c'est une liste totalement apolitique qui écrase les huit autres.

Par ce vote sans appel, les citoyens polynésiens ont exprimé leur rejet complet d' une classe politique totalement corrompue et préoccupée de ses seuls intérêts .

Incapables, depuis les élections générales de 2004 qui firent tomber le roitelet local Gaston Flosse, de simplement voter le budget du Pays, les élus Polynésiens ne sont plus représentatifs que d'eux-mêmes.

Dirigé par une classe politique totalement discréditée aux yeux de la population qui s'enfonce dans la misère , ce territoire (français, ne l'oublions pas) présente tous les aspects d'une république bananière.

Au vu du résultat de ce scrutin, le renouvellement de l'Assemblée de Polynésie en 2013 doit donner des sueurs froides à tous ceux qui vivent grassement de cette misère.

L'entêtant parfum de la révolution

Si, pour l'instant, seules l'Egypte et la Tunisie sont allées jusqu'à l'aboutissement de leurs revendications populaires, c'est tout le monde arabe qui est touché par un profond besoin de changement.

L'Algérie, bien sûr, qui a été le premier pays de la région à être secoué par le parfum de la révolution. Mais aussi la Syrie, la Jordanie, le Yemen, le Maroc, jusqu'au peuple Irakien qui envahit les places de Bagdad et fait trembler l'expansionniste et très conservateur gouvernement israélien qui vient de perdre, en la personne d'Hosni Moubarak, son plus solide soutien (le seul ?) dans le monde arabe.

Et le virus gagne l'Afrique. D'un bout à l'autre du continent noir, les tamtams de la révolte font résonner forêts et savanes des chants de l'espoir. Ainsi, le Forum social mondial s'est ouvert le 6 février à Dakar , au milieu de violentes manifestations réclamant le départ immédiat du président Abdoulaye Wade, 83 ans. Un fervent partisan du libéralisme sauvage qui compte bien briguer un troisième mandat en 2012.

Dans le même temps, la colère gagne les rues de Côte d'Ivoire et du Burkina-Fasso au son des mêmes slogans et avec les mêmes griefs.

Jusqu'en Asie où les manifestations du peuple thaïlandais se font de plus en plus fréquentes et virulentes contre un pouvoir qui présente les mêmes caractéristiques.

Les sociétés libérales occidentales sont en train de perdre le contrôle de la situation. Tous ces mouvements qui secouent le tiers et le quart-monde remettent en cause le bien fondé du principe même du modèle libéral, et par là même l'hégémonie de l'occident sur le reste du monde.

Le troisième millénaire sera-t-il celui du changement ?

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