Prostitution : la France pudibonde cernée par les maisons closes

« On a foutu le bordel rien qu'en les supprimant ! », chantait de sa voix rauque Bernard Dimey, poète et chanteur français du XXe siècle.
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Votée le 13 avril 1946, la loi Marthe Richard abolit le régime de la prostitution, jusque-là réglementée en France, et impose la fin des maisons closes (maisons de tolérance) qui avaient une existence légale depuis 1804. Malgré de nombreuses modifications, cette loi est toujours en vigueur.

Dans la foulée, Marthe Richard, qui fut elle-même longtemps prostituée , s’assura que l'on votait bien l'article 5 du texte qui prévoyait la suppression du fichier national de la prostitution, dans lequel figurait son nom.

Les conséquences de l’application de cette loi furent considérables et, aujourd’hui encore, mettent la France dans une situation particulièrement délicate vis-à-vis de ses voisins européens chez qui la prostitution est reconnue et réglementée.

La prostitution en France

Dans le pays qui se targue d’avoir inventé les droits de l’Homme, la question fait tache et le débat reste soigneusement bâillonné.

Ce qui est interdit par la loi de la République française , ce n’est pas la prostitution mais le racolage sur la voie publique et le proxénétisme.

Partant de là, plus aucun contrôle n’étant possible sur la profession, on ne peut aujourd’hui avancer le moindre chiffre à ce propos. Sauf le ministère des Finances puisque les revenus de la prostitution sont bel et bien soumis à l’impôt .

Et là commencent à se poser les questions gênantes.

Par exemple, si l’Etat français perçoit l’impôt sur les revenus de la prostitution, il tombe dès lors sous le coup de la définition que donne la loi du proxénétisme. Or celui-ci est strictement interdit par la dite loi.

Cette contradiction n’est pas la seule, mais elle est très significative de l’hypocrisie totale des pouvoirs politiques français successifs face à cette question qui concerne plusieurs centaines de milliers de personnes en France.

En effet, un enfant élevé par une maman prostituée tombe, de facto lorsqu'il atteint sa majorité pénale, sous le coup de cette même loi pour proxénétisme. Et ne parlons pas d’un éventuel conjoint qui, lui, peut se retrouver condamné à de lourdes peines de prison ferme.

La prostitution en Europe

La France est aujourd’hui cernée par des pays ayant des législations totalement différentes, et notre république fait aujourd’hui figure d’enclave ultraconservatrice, voire franchement réactionnaire.

Dans aucun pays d'Europe, la prostitution n'est considérée comme un délit . Par contre, à l'exception des Pays-Bas, tous condamnent toutes les formes de proxénétisme.

A ce jour, seuls les Pays-Bas et l’Allemagne reconnaissent la prostitution comme une profession à part entière et la règlementent, accordant ainsi à celles et ceux qui l'exercent une couverture sociale complète.

Dans tout le reste de l'Europe, bien que la prostitution ne constitue pas une infraction, son exercice est généralement considéré comme relevant de l'économie souterraine. Sauf en Belgique, où les caisses de sécurité sociale ne peuvent pas refuser leur affiliation, mais les prostituées ne peuvent pas avoir le statut de travailleur indépendant.

Partout en Europe, sauf en Espagne, aux Pays-Bas et en Suède, si la prostitution n’est pas interdite, le racolage lui est une infraction parfois lourdement sanctionnée.

En revanche, un seul pays condamne les clients des prostitué(e)s : la Suède. Sanction pouvant atteindre six mois d’emprisonnement.

Pour finir, quelle que soit la législation du pays, seule l’Espagne ne taxe pas les revenus de la prostitution.

Et la France, dans tout ça ?

Si l’on en croit les chiffres officiels, il y aurait aujourd’hui en France 30 000 prostitué(e)s, dont 9000 travestis . Ce chiffre aurait doublé en cinq ans. Bon nombre d’associations contestent ces chiffres et estiment que cette activité concernerait bien plus de personnes que cela.

En 2002, le débat sur la réouverture des maisons closes en France a été relancé. Cependant, dans l’attente du projet de loi Sarkozy sur le sujet (une promesse datant de l’an 2000), rien ne change dans le pays.

Enfin, pas tout à fait : la répression policière se fait de plus en plus pressante sur les filles de joie et les centres-villes sont, autant que faire se peut, « nettoyés » de toute activité de prostitution.

La première conséquence de ce changement de tolérance se constate à la frontière franco-espagnole, à quelques kilomètres seulement de Perpignan.

Au poste frontière de la Junquera, des dizaines de boites de nuits et d’hôtels de passe (des plus sordides aux plus luxueux) accueillent entre deux et trois milles clients par jour, dont plus de 70% sont des Français qui viennent là spécialement pour ça, faisant souvent plusieurs centaines de kilomètres.

A La Junquera se trouve l’un des complexes boîte de nuit / hôtel de passe les plus grands d’Espagne : le Lady's Dallas. Ce sont de 130 à 140 prostituées qui y offrent leurs services à plus de 500 clients par jour (en semaine, jusqu’au double le weekend), essentiellement des Français.

Bien des prostituées françaises vont là-bas pour travailler et rentrent chez elles en France, une fois leur service terminé.

Ainsi, tout en affichant une volonté policière très ferme vis-à-vis du « fléau » de la prostitution d’une part, et en promettant une loi depuis dix ans pour régulariser la profession d’autre part, l’Etat français continue d’encaisser l’argent du marché du sexe sans jamais faire la grimace.

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